La sainte messe à la cathédrale de Beauvais (XIXème siècle)
3 août 2007 - 23:25 par ArchiparaphonisteMerci à Monsieur l’Abbé Meissonnier, fssp, décidément très riche en formidables images de la liturgie.
Voici une magnifique représentation XIXème du chœur de la cathédrale de Beauvais :
Le sanctuaire est loin du chÅ“ur & on distingue assez mal le clergé qui est à l’autel en ornements verts, mais le célébrant & ses ministres ne me paraissent pas en chapes mais bien en chasuble, dalmatique & tunique (les chapes tomberaient plus bas). Il s’agirait donc d’un tableau de la messe (& non des vêpres) célébrée au maître-autel de la cathédrale de Beauvais.
Examinons maintenant quelques détails de ce tableau, aux fins de mieux voir ce qu’il y a de remarquable pour la liturgie & la musique sacrée dans ce chÅ“ur liturgique.
Au centre du chÅ“ur, le lutrin. A l’origine se terme désignait l’espace occupé par les chantres. Il finit par se restreindre au pupitre sur lequel est posé les grands livres de chÅ“ur. On voit parfaitement le grand graduel en plein dans l’axe central.
Deux chantres en chapes vertes se tiennent sur leurs tabourets de chantres (on devine la présence de ceux-ci dans le drapé des chapes). L’usage des chapes, non seulement aux vêpres mais encore à la messe, est un usage immémorial en France. Lors de la prise des livres romains au XIXème siècle, la plupart des évêques français donnèrent des indults pour que cet usage soit perpétué. Notons encore que les deux chantres-chapiers portent le chapeau pointu français. Ils portent l’insigne de leur dignité, le bâton cantoral. Ici, ceux-ci semblent se terminer en forme de curieux trident ; on distingue mal, mais sans doute faut-il voir une statuette d’un saint patron entourée d’une construction. Depuis la fin de la Renaissance, une petite chapelle en bois doré contenant la statuette d’un saint termine usuellement le bâton cantoral français. Notons que le bâton est l’insigne du chantre depuis la primitive église, que cet usage a été observé longtemps tant en Occident qu’en Orient. Les nombreux chantres des églises d’Ethiopie arborent toujours de nos jours cet insigne liturgique. Enfin, on le sait, le bâton cantoral est l’ancêtre de la baguette du chef d’orchestre.
Les chantres se tiennent sur une petite estrade en bois. En général, les commentateurs liturgiques admettent que cette petite estrade n’est là que pour isoler de façon pratique du froid du pavé. Pour ma part, j’y vois au contraire la permanence historique du béma syro-byzantin. Cette petite estrade de Beauvais (le lutrin proprement dit, au sens primitif) a même la forme arrondie du béma syrien. Le béma est un héritage de la liturgie synagogale conservé par les premiers chrétiens. Dans les antiques églises de Syrie, le béma est une estrade sur laquelle se déroule l’essentiel de la messe des catéchumènes : les chantres & les ministres y psalmodient, les lectures y sont chantées sur des pupitres toujours tournés vers l’autel (& non vers le peuple). Encore utilisé dans le rit chaldéen, il survit dans le rit byzantin principalement pour les offices pontificaux. La distinction entre le béma=chÅ“ur & le sanctuaire, claire aux origines, à eu tendance à s’effacer au cours des âges en Occident (au détriment de la conception trinitaire classique de la liturgie à l’époque patristique : sanctuaire/chÅ“ur/nef).
Quatre clercs entourent les deux chantres-chapiers. Leurs surplis ne semblent pas comporter de manches, ce qui est d’usage chez les chantres-choristes. Notez leurs positions respectives, assez surprenantes autour des chapiers. Nous n’avons pas ici une troupe groupée n’importe comment au lutrin.
Huit enfants de chÅ“urs en soutanes rouges (& calottes & chaussures aussi rouges !) se tiennent de part & d’autre. C’est un chiffre usuel des petits chantres de nos maîtrises déjà sous l’Ancien Régime. Ils tiennent dans la polyphonie les parties de dessus & bas dessus (soprani & alti). Notons leurs aubes & leurs ceintures. Il s’agit d’enfants d’aube, ils ne portent pas de surplis (précision aimablement apportée par Monsieur Philippe Guy).
Sa Grandeur l’évêque de Beauvais assiste à la messe solennelle à sa cathèdre, en haut du chÅ“ur côté évangile (la place la plus noble au chÅ“ur selon les règles romaines, mais qui ne sont pas toujours celles observées en France, où l’évêque trône souvent à l’entrée du chÅ“ur, près du jubé). Sous son dais, on aperçoit ses armes. Monsieur de Beauvais est en camail bleu, couleur traditionnelle des soutanes des évêques de France.
Vous avez observé cet instrument étrange, chaque côté du chÅ“ur en est pourvu. Il s’agit du serpent, instrument de musique déjà en usage à la cathédrale de Sens au XIVème siècle. A quoi servait le serpent ? Tout simplement à accompagner le chant grégorien, en réalisant à vue une ligne de basse. L’accompagnement du plain-chant à l’orgue est encore une nouveauté au XIXème siècle. A Paris, Saint-Etienne-du-Mont fut alors la première paroisse à accompagner le chant liturgique par l’orgue, cette nouveauté suscita alors moult scandales & polémiques. Avec la suppression des chantres au début du XXème siècle (au détriment du sens global de l’action liturgique), & leur remplacement par des chorales de laïcs amateurs (il faut le dire, bien souvent peu doués), le soutien de l’orgue de chÅ“ur se révéla le plus souvent nécessaire. Une abondante production d’accompagnements harmoniques du chant grégorien (qui aurait été inouïe dans les siècles précédents) accompagna ce mouvement.
Chaque serpentiste est ici accompagné d’un choriste. Un pupitre tournant est de part & d’autre posé devant eux avec le graduel.
Notez que les chanoines de Beauvais (j’en compte quinze: camails & calottes noirs, rabats) semblent chanter par cÅ“ur, ce qui était de règle dans les grandes églises de France.
Si vous observez bien, vous remarquerez que les différents acteurs de cette liturgie fonctionnent sans raideur ni caporalisme : regardez les bras des enfants de chœur, les attitudes des chanoines ! Pourtant, une impression de noble grandeur & de parfaite ordonnance ne laisse pas de se dégager de ce tableau. Une épiphanie du sacré est ici presque tangible, à la fois extraordinaire & pourtant si naturelle.
Quelques unes de mes interrogations à l’analyse de ce tableau restent sans réponses ou hésitantes (n’ayant pas sous la main pour l’heure de livres liturgiques ni de documentation pour Beauvais) :
- que font les deux petits clercs en noir (& non en rouge) qui remontent le chœur avec des plateaux (porteraient-ils les nappes de communion ?),
- j’ai l’impression (de par la parfaite symétrie des dispositions du chÅ“ur) que la scène se déroule pendant le chant d’une pièce de l’ordinaire, peut-être l’Agnus Dei (cf.supra),
- j’ai aussi l’impression qu’il y a une suspension eucharistique au-dessus du maître-autel, au centre de la gloire, mais je ne pourrai en jurer (les suspensions eucharistiques permettaient de conserver le Très-Saint Sacrement, le plus souvent dans une colombe. C’est un usage antique, plus ancien que le tabernacle).
J’espère qu’un internaute pourra m’éclairer !










4 août 2007 à 21:40
Avant dernier paragraphe, je dirais que l’impression (…) ne LAISSE pas de se dégager”, même si elle ne nous lasse pas au point qu’on aurait envie de dégager.
Hé oui, j’anime aussi la tribune consacrée au complément d’objet direct et à l’OAS sur Radio Courtoisie.
Question oiseau, Archie nettoie-t-il ses verres de contact à l’eau bénite?
D’ailleurs, je trouve que ce blog laisse un peu à désirer pour les non-voyants: y aurait-il moyen d’y brailler davantage?
Enfin, j’ai dû poster mon commentaire du jour au mauvais endroit, car je ne le vois pas ici même sans mes lunettes et dos à l’écran. Je voulais souhaiter un très joyeux 4 août à qui a (pulvisès) le privilège de me lire! Bis repetita non parcam.
4 août 2007 à 22:00
Merci ! Corrigé
4 août 2007 à 22:07
Castigamus ridendo mores (j’ai acheté mes rideaux en mousse sur l’ÃŽle Maurice).
propos, histoire d’accéder au statut d’internaute, je vais t’éclairer:
1. il ne faut jurer de rien, malheureux!
2. la nature exacte de la suspension est certainement consignée dans l’état des lieux.
Autre chose?
4 août 2007 à 22:33
Moi je voulais dire que les chorales parisiennes n’ont pas les moyens de s’offrir, outre le non-déplacement de leur maître-autel, les services d’un reporter-aquarelliste aussi optimiste et talentueux: capable de gommer à l’écran les couacs des chantres et de muer en onctueuse majesté le caporalisme ou la raideur des clercs. En fait il ne pouvait plus ni les encadrer ni les voir en peinture!
Il manque en effet quelques détails, et leur commentaire.
Ainsi, le serpent est très décoratif, et typique des représentations à mystère; un gros-plan sur l’assistance permettrait d’apercevoir aussi, entre les fleurs, ce qu’on appelle une belle plante (et plutôt du genre à prendre racine pour chanter Rameau): une femme drapée dans son abondante chevelure (serre-tête aux couleurs du temps) avec une pomme à la main. Cette personne, qui ne doit pas être déplacée, peut aussi servir de cariatide si le système de soubassement de la chaire est faible.
4 août 2007 à 23:40
A propos de l’accompagnement du grégorien à l’orgue, notez qu’il se pratiquait déjà ainsi à la Chapelle Royale sous Louis XIV, à l’occasion ; ce n’est donc pas si nouveau que ça !
5 août 2007 à 6:03
????????????? C’est un scoop !!!!
Auriez-vous des indications précises, car jen’ai jamais lu quelque chose de pareil ?
Alexandre Maral, dans son ouvrage sur la Chapelle Royale sous Louis XIV, n’en parle pas.
5 août 2007 à 12:10
Alexandre Maral m’en a parlé, moi, à la fin d’un cocktail, et il y fait une allusion masquée dans son mémoire de thèse ” La vengeance de Samantha” (éd. du CNRS, 1998).
Seulement certains lobbies avaient tout intérêt à ce que son bouquin sur la Chapelle Royale reste évasif sur le sujet ( un commandeur de Malte se serait allié aux Rockfeller. Du coup la haute finance new-yorkaise lui a mis une énorme pression, et il avait peur d’être mis en bière s’il révélait l’affaire de l’accompagnement à l’orgue hydraulique dans la Grotte de Thétis.
Le scoop, c’est qu’Archie ait au moins lu UN bouquin.
5 août 2007 à 16:44
Je l’ai lu dans une thèse de l’Ecole des Chartes sur la Chapelle royale ; peut-être est-ce Maral (vérification faite, oui, c’est bien Maral). L’un de nous deux a peut-être mal lu, mais je m’en souviens bien, cela m’avait surpris, en la feuilletant. En tout cas, vu la configuration de la Chapelle, c’est très probable : l’orgue a été mis exprès sur tribune pour pouvoir accompagner à l’occasion (pas besoin de vous expliquer que c’est plus facile quand les chanteurs sont à côté), notamment des motets, puisque Louis XIV en abusait ; ce renseignement m’a d’ailleurs été confirmé par Michel Chapuis.
5 août 2007 à 16:46
D’ailleurs, j’y pense, n’y a-t-il pas quelques accompagnements grégoriens dans le livre d’orgue de Nicolas Geoffroy ? Il faudrait vérifier (si quelqu’un a eu la force de se ruiner pour l’acheter).
5 août 2007 à 19:59
Cher Stylus Phantasticus,
Bien évidemment l’orgue était utilisé comme instrument de basse continue pour la musique polyphonique. En revanche, il n’était pas utilisé pour le plain-chant.
Du reste, Alexandre Maral montre dans sa thèse que lorsqu’il y avait messe chantée à la Chapelle royale, les chantres de la chapelle-musique (toujours des basses) étaient en bas au chÅ“ur. Il était donc particulièrement impossible à l’organiste en tribune de les soutenir dans un graduel ou un offertoire !
Le livre d’orgue de Jean Nicolas Geoffroy possède l’originalité d’avoir des faux-bourdons entièrement notés, mais il ne contient pas d’harmonisation du plain-chant (simplement des versets pour les alternances). Je ne l’ai pas sous la main, étant actuellement en vacances.
Bien cordialement.
21 novembre 2007 à 11:47
Etant amiènois et paroissien de la cathédrale, je pense qu’il s’agit de la cathédrale d’Amiens et non de la cathédrale de Beauvais !
Cordialement.
21 novembre 2007 à 13:11
En effet !
On reconnaît bien la gloire, la suspension eucharistique (du coup) & le pavement du chœur.
Je n’avais pas noté non plus l’”inclinato capite” : le chÅ“ur obvie vers la gauche.
12 janvier 2008 à 1:38
Il s’agit bien de la cathédrale d’Amiens et non de celle de Beauvais. Cette représentation est de Charles Wild et se trouve au musée de Picardie à Amiens.
Elle a récemment été reproduite dans le livre “Les stalles de la cathédrales d’Amiens” de Kristiane Leme-Hébuterne avec cette mention : “Cette vue montre aussi qu’un dais était disposé au dessus de la stalle occupée par l’évêque”.
Il serait bon que la rectification soit faite. Merci d’avance et bravo pour ce site qui donne toute sa place au plain-chant français.