Histoire de l’Eglise catholique d’Albanie et de sa langue liturgique

OBSERVATIONS AUTOUR

DE L’HISTOIRE ECCLESIASTIQUE ET LITURGIQUE

DU CATHOLICISME ALBANAIS

TF

 

1.- « Res gestas illustraturi sumus regionis mirabilissimae, nonnulla adhuc in re tenebris circumdatae« . C’est par cette phrase que les trois grands médiévistes, M. Sufflay, L. Thalloczy et C. Jirecek inaugurent leur monumental recueil d’actes sur l’histoire du Moyen-Age albanais[1]. C’est dire l’épaisseur de l’oubli dans lequel a été enfouie l’histoire d’un des plus anciens berceaux de la civilisation européenne. Le Haemus occidentalis, les Balkans occidentaux, notamment l’Illyricum qui s’étendait autrefois de la Carniole au nord (Slovénie) au golfe d’Arta en Grèce au sud et de la Mésie (Messicae) occidentale à l’Est à l’Adriatique et à la mer Ionienne à l’Ouest, ont souffert de la chape de plomb imposée par deux des plus impitoyables pourfendeurs de la civilisation européenne[2] à savoir l’empire ottoman et le communisme dans une époque plus récente. Le bâillonnement de la foi chrétienne, les conversions forcées, la destruction du patrimoine religieux et spirituel surtout catholique, la mise à mort de Dieu sous le communisme, l’extermination de l’hiérarchie ecclésiastique ont achevé, pendant 550 ans, hormis quelques rares et éphémères intervalles, d’anéantir ou presque le noyau de l’identité des descendants des Illyriens que sont les Albanais. Ceux-ci en souffrent toujours actuellement car l’absence de mémoire collective creuse l’ignorance sur les faits historiques et la réalité des événements. Ces repères peuvent pourtant toujours servir de solides repères pour avancer dans la voie du progrès humain. Or cette identité a reçu un coup fatal à la fois sous la domination ottomane et sous la dictature communiste et elle a été d’autant plus durement touchée que c’est un de ses ferments d’unité, à savoir l’appartenance religieuse, qui a été le plus visé. On n’apprendra rien en disant qu’en Albanie la religion fut interdite légalement[3] de 1967 à 1990, la célébration du culte pouvant être passible d’une peine d’emprisonnement de 20 ans et de travaux forcés. Les églises et tous les autres édifices à caractère religieux furent fermés, démolis – en grande partie hélas – ou transformés en hangars, salles de sport, cinémas, prisons….Si certaines églises orthodoxes furent épargnées en tant qu’objets muséaux, la quasi-totalité des églises catholiques furent démolies. La cathédrale primatiale de Saint-Etienne Protomartyr de Shkodra, construite en partie grâce au soutien financier du Pape Pie IX au milieu du XIXe siècle fut transformée en palais de sports et en salle de réunion des congrès du Parti. Elle ne retrouva un certain éclat qu’en 1993 lorsque le Pape Jean-Paul II vint en Albanie pour régénérer l’hiérarchie catholique disparue depuis 1967, en sacrant les quatre premiers évêques depuis les années 1950 dans cette cathédrale même rendue au culte catholique par le gouvernement qui suivit la chute du communisme en 1991.

2.- Tous les questionnements et les déchirements de ces vingt dernières années dans les Balkans ont pour origine l’occultation du passé religieux de chacun des pays et surtout, l’occultation du passé catholique en Albanie. Un exemple assez parlant est celui du Kosovo. Beaucoup d’encre a coulé pour faire croire au monde qu’il s’agissait d’un conflit religieux entre l’orthodoxie slave isolée en situation d’auto-défense et un islam albanais conquérant depuis qu’il se serait épanoui au Kosovo à la faveur de l’invasion ottomane au XVIIe siècle. Or, ce conflit devenu depuis un siècle et demi un conflit presque exclusivement ethnique a bien des racines religieuses, mais certes pas celles qu’on nous a voulu faire croire. C’est l’histoire d’une très ancienne querelle entre l’Occident et l’Orient, entre l’Eglise de Rome et l’Eglise schismatique serbe, entre la latinité et le panslavisme. Peu savent que les églises et les monastères orthodoxes qui forment le « berceau » de la nation serbe ont été construites une fois détruites par la violence les églises et les monastères catholiques du diocèse de Dardanie tenu par des évêques illyriens, puis illyro-albanais dont on peut trouver la trace dans les actes de presque tous les Conciles œcuméniques du premier millénaire, ainsi que dans la correspondance des souverains pontifes jusqu’à Innocent IV. Ce siège fort ancien dont l’évêque résidait à Pritanensum (Prizren) n’a jamais accepté de rejoindre l’orbite schismatique, même quand certains empereurs romains d’Orient ont voulu, avant même le Grand Schisme de 1054, le rendre suffragant d’archidiocèses relevant de Constantinople. Il est resté fidèle d’une manière exemplaire au Siège pétrin, jusqu’à ce que la fondation du Patriarcat schismatique serbe qui vint s’installer au XIIIe siècle dans la région de Pec (Peja) au Kosovo (ancienne Dardanie) finît par le détruire en chassant le clergé catholique et en persécutant les Albanais catholiques par des razzias des rois serbes et un farouche prosélytisme. L’Eglise serbe s’est efforcée tout au long des siècles d’effacer cette présence catholique et latine vue comme un danger religieux et ethnique[4], car derrière un prêtre latin se cachait toujours un catholique albanais[5]. C’est en tant que roi d’Albanie et défenseur de l’Eglise que Philippe Ier d’Anjou-Tarente, empereur titulaire de Constantinople, partit en croisade en 1319 contre les schismatiques et hérétiques de Rascie, avec la bénédiction du Pape Jean XXII[6]. C’est de là que part ce conflit ethno-religieux, qui s’intensifie à l’époque de l’islamisation des Albanais du Kosovo entièrement coupés de Rome pendant des siècles. C’est pour échapper au joug slave que les Albanais embrassent la foi des Turcs, d’abord dans une forme de crypto-islam, puis par le bektachisme et par le sunnisme. Les Catholiques du Kosovo ne s’y sont jamais trompés, eux, qui ont toujours été pour l’indépendance, tout comme la diplomatie vaticane qui a œuvré en ce sens. Ce n’est du reste pas un hasard si après l’indépendance, beaucoup de Kosovars se font baptiser par familles entières dans l’Eglise catholique, pour retrouver, disent-ils, la foi de « nos pères et des anciens ». L’exemple le plus frappant fut celui d’Ibrahim Rugova, chef de la résistance pacifique kosovare et président du Kosovo depuis 1992, docteur honoris causa de la Sorbonne, qui se convertit au catholicisme sous Jean-Paul II prenant comme nom de baptême celui du prince des apôtres, Pierre[7]. On comprend aussi pourquoi des Slaves catholiques comme les Croates ou les Slovènes ont toujours été favorables à l’indépendance du Kosovo et pas seulement pour des raisons liées à la fin de l’ex-Yougoslavie comme fédération.

3.- Cette parenthèse témoigne de l’importance de la redécouverte de l’histoire religieuse de l’Albanie qui offre les instruments d’une meilleure compréhension globale de l’histoire de ce pays et des Balkans en général. Mais l’histoire religieuse de l’Albanie doit être étudiée aussi pour elle-même, car inexplorée, elle apporte beaucoup à l’histoire générale de l’Eglise et notamment à celle de l’Eglise romaine. L’Albanie actuelle qui doit son nom officiel à Charles Ier d’Anjou, roi de Sicile, de Jérusalem et d’Albanie de 1272 à 1284[8], occupe la partie méridionale de l’ancien Illyricum, mais aussi la partie la plus riche en histoire. Les rois de l’Illyrie de l’Antiquité avaient leur capitale à Shkodra (Scutari, Uskudar pour les Turcs) au IVe siècle av. J.-C. Durazzo (Epidamnos), Apollonia et Buthrotum[9] qui longent la côte adriatique et où Octave fit ses humanités étaient trois parmi les plus importantes colonies grecques de la Méditerranée. La via Egnatia qui reliait l’Orient à l’Occident et sur le tracée de laquelle se construit aujourd’hui le « 8e corridor » qui doit permettre l’acheminement du pétrole et du gaz caucasien vers l’Europe sans passer par le territoire russe, traversait de bout en bout l’Albanie et s’arrêtait à Durazzo pour reprendre pied, si l’on peut dire, en Italie du sud. On ne s’étonnera donc pas de la rapidité par laquelle la foi apostolique se propagea dans ces centres urbains irrigués par un système routier qu’on a dit très efficace. Saint Paul fit le tour de la Macédoine – la province romaine de ce nom s’étendait jusqu’à Durazzo – et l’Illyricum[10] et se posa à Durazzo avant de poursuivre son périple par la même via Egnatia. Moins de trente ans après la mort et la Résurrection du Seigneur, Saint Asti, un des disciples de Paul fonda, en tant que premier évêque, le siège apostolique de Durazzo, le plus ancien d’Albanie. Saint Matthias, le « 13e » apôtre qui prit la place de Judas dans le collège apostolique évangélisa la Dardanie ou le Kosovo actuel[11]. Les disciples de Saint André pénétrèrent les centres de culture hellène de l’Epire illyrophone. Ils y ont trouvé un terrain favorable ce qui contribua à l’âge d’or de l’Illyricum pendant lequel l’Albanie a fourni, concomitamment à l’avancée du christianisme, des empereurs à Rome (Dioclétien, Constantin, Justinien, Anastase Ier natif de Durazzo d’ailleurs), des pères à l’Eglise latine (Saint Jérôme originaire de Dalmatie) et des martyrs à l’Eglise universelle (Florius et Laurus entre autres, cf. Martyrologium Romanum). La déferlante barbare, principalement slave, à partir du Ve siècle ébranla cette harmonie et créa les conditions favorables à un morcellement identitaire spectaculaire avec des mélanges ethniques et ethnographiques devenus inextricables même pour les meilleurs spécialistes. Cependant ceci ne doit pas faire croire que ce mélange ait apporté une sorte d’uniformisation au niveau de la culture et des mœurs, à beaucoup près. Il a exacerbé les particularités et le reflexe d’auto-conservation si marquant chez les Albanais notamment, uniques descendants directs des Illyriens de l’Antiquité tardive et du Bas Moyen-Age. Leur meilleur allié a été Rome et le Siège apostolique qui s’est toujours évertué à stopper la propagation de l’hellénisme et plus tard du schisme gréco-slave dans les Balkans occidentaux. Il en est découlé une relation très particulière tissée au fil des siècles entre les Albanais non assimilés et l’Eglise catholique, apostolique et romaine et qui dure aujourd’hui encore même si elle est par nature sous-jacente. Elle explique en large partie les faveurs accordées par Rome aux Catholiques albanais et le peu de rigorisme vis-à-vis de cette nation qui a connu de telles horreurs tout au long de son histoire que la survie de la foi chrétienne parmi ses habitants ne peut être vue que comme un miracle et comme une chance pour l’avenir du pays.

4.- Ces faveurs ont consisté en plusieurs concessions faites à la particularité des Albanais que, encore une fois, le Saint Siège a toujours voulu préserver et ce de manière très consciente. Il s’est agi de concessions notamment en matière d’organisation ecclésiastique et de langue liturgique, voire en matière rituelle, points sur lesquels ailleurs la Papauté était jusqu’à il y a encore une quarantaine d’années, intraitable. L’Eglise a reconnu et accepté très tôt qu’à côté des Albanais catholiques de rit romain, puissent exister des Albanais catholiques de rit grec – les Arberesh – au sein de l’éparchie gréco-albanaise d’Ungra (Sicile, Calabre, Grottaferrata) et dont le statut propre présente des particularités plus que remarquables. En revanche elle n’a pas voulu de l’uniatisme que souhaitaient une partie des Orthodoxes albanais dans les années 1930[12]. Ainsi, les Albanais catholiques de rit grec de l’Italie du sud sont les seuls catholiques orientaux à être en communion avec Rome en vertu de l’union des Eglises acquise au Concile de Florence au XVe siècle. Ils sont donc aussi unis à Constantinople même s’ils ne peuvent concélébrer avec des évêques orthodoxes. Constantinople a toujours reconnu ce statut et n’a jamais prétendu que l’Eglise gréco-albanaise catholique soit uniate. Le siège de Chrysostome a toujours envoyé des délégués pour conférer les ordres sacrés et administrer certains sacrements à ces communautés. Par ailleurs, le Saint Siège a reconnu très tôt et sous des conditions plus ou moins respectées dans le contexte local l’usage de la langue vernaculaire dans la liturgie. Aucun travail savant n’est à ce jour disponible – nous n’en connaissons pas – pour nous dire avec certitude dans quelle mesure l’usage du vernaculaire a été permis et est demeuré licite pour les églises locales. La composition du Missel de Dom Gjon Buzuku (« Meshari ») de 1555 témoigne d’un subtil équilibre entre le latin et le vernaculaire, sa traduction d’un missel franciscain ante-tridentin n’ayant porté que sur une partie du lectionnaire et une infime partie du propre de certaines messes et du Bréviaire, comme on le verra.

5.- Il convient donc de s’arrêter sur ces deux points qui font l’originalité du catholicisme albanais : organisation de l’Eglise et langue liturgique. Leur étude nous donnera un panorama assez complet du cheminement difficile et assez providentiel de l’Eglise catholique d’Albanie dans l’histoire qui aurait pu sombrer maintes et maintes fois, mais qui a su l’emporter sur les vicissitudes de celles-ci et constituer aujourd’hui une communauté de plus de 400.000 âmes. A ce chiffre il faut ajouter sans doute le demi million de Catholiques albanais vivant non seulement dans les pays limitrophes (Kosovo, Monténégro, Italie, Grèce), mais aussi dans la diaspora, dans tout ce qu’on pourrait appeler l’orbis albanicus.

I-   Illyricum sacrum : Antiquité et particularité de l’Eglise d’Illyrie et d’Albanie.

6.- Proéminence du catholicisme romain. Les évêques de l’Illyricum ont depuis des temps immémoriaux – sans doute depuis le IIIe siècle – vu en l’évêque de Rome le chef de la chrétienté. Ils le considéraient comme le Père des Pères en toute chose (Pater patruum)[13]. La préfecture romaine de l’Illyrie qui comprenait plusieurs provinces comme la Prévalitaine, les deux Epire (novus et vetus), les deux Macédoines et les deux Mésie, entre autres, fut incluse au IVe siècle dans l’empire d’Orient. En fait cette préfecture fut comme tranchée en deux, l’Illyrie septentrionale restant sous la juridiction de l’empire d’Occident. La ligne de démarcation trouvait son point charnière autour de la Dioclée – extrémité nord de la Prévalitaine, au sud de la Dalmatie, dans le Monténégro actuel – et du diocèse de Tivar (Antibarium), une des deux villes albanophones du Monténégro actuel[14]. D’où l’importance que prendra ce diocèse qui deviendra métropole au Moyen-Age. Cependant, la plupart des métropolies ne suivra pas le rattachement à Byzance des structures administratives et demeurera très longtemps, au moins jusqu’au Ixe siècle sous la juridiction directe du Pontife romain. L’empereur Justinien, illyrien d’origine, qui réagira à l’hellénisation de sa propre cour ira plus loin en renforçant motu proprio les liens entre les communautés de l’Illyricum et le Siège apostolique, liens que Théodose II avait distendu en faveur de Constantinople par un rescrit du 14 juin 421. La novelle en date du 14 avril 535 est capitale en ce sens en ce qu’elle rend compte de la création ex nihilo de la métropole ecclésiastique de Justiniana Prima autour de l’actuelle Ohrid – à la frontière albano-macédonienne – qui devait avoir la primauté sur le siège métropolitain de Thessalonique dont l’empereur se méfiait, à la fois à cause de l’hostilité entretenue par cette église vis-à-vis de Rome et de ses relents à l’expressions de certaines doctrines hérétiques. Le 18 mars 545, Justinien obtint que le métropolite de Justiniana Prima exerce sa juridiction, en tant que « représentant vicaire du Siège romain » sur les six provinces ecclésiastiques illyriennes parmi lesquelles la Prévalitaine, la Dardanie, la Macédoine II. Ce nouveau patriarcat devait servir de relais à Rome dans ses relations avec les églises de l’Illyricum et empêcher la mainmise du clergé grec sur celles-ci[15].

7.- L’Eglise d’Illyrie était d’ailleurs assez proche de Rome dans des questions de doctrine et elle a toujours apporté ses suffrages au Pape quand il fallait trancher un contentieux entre celui-ci et l’évêque de Constantinople. Lors du schisme de l’évêque Acacius de Constantinople (484-519), les évêques de Dardanie, de la Prévalitaine et d’Epire I, dont le métropolite de Nicopolis Alchyz, prirent ouvertement parti pour le Pape Félix III contrairement à l’évêque de Thessalonique Théodoret. Le seul diocèse à faire défection fut celui de Durazzo (Dyrrachium) que l’empereur d’Orient et partisan d’Acacius, Anastase Ier contrôlait directement. Anastase Ier était natif de Durazzo qui était aussi le chef-lieu de la Préfecture de l’Illyricum et donc assez marqué par l’influence administrative et religieuse de Byzance. Ainsi, lorsque le Pape Hormisdas envoya en 519 deux légats pour faire confirmer par les évêques de l’Illyricum leur soumission à la juridiction romaine, ils furent assez fraîchement reçus par le synode de l’Epire II, alors qu’ils furent accueillis plus qu’en frères à Lychnid, à Aulona et à Scampa – diocèse de Macédoine I. Le rapport envoyé au Pape le montre dans des termes assez étonnants[16]. Cela n’empêchait pas les évêques de l’Illyricum de se retrouver sur des questions dogmatiques cruciales et dans la fidélité à l’orthodoxie de la Tradition. Ainsi, l’évêque de Durazzo a signé l’acte de condamnation de Nestorius au Concile d’Ephèse en 431, tout comme ses autres compères de l’Illyrie. L’évènement qui donna lieu à la plus éclatante manifestation de fidélité à Rome fut la crise iconoclaste au VIIIe siècle lors de laquelle la plupart des évêques de l’Illyricum se rangèrent du côté de Rome ce qui irrita au plus haut point l’empereur de Byzance Léon III l’Isaurien qui entreprit alors une réforme administrative brutale dans le but de séparer l’Illyricum du Siège apostolique. Ainsi, il mit un terme à la juridiction de Rome pour faire tomber l’ensemble des églises d’Illyrie dans l’escarcelle de Constantinople, le tout par l’entremise du diocèse anti-romain de Durazzo. Celui-ci devint métropole – par décision du célèbre « synode de Photius » de 879 – et étendit d’une manière inouà¯e sa juridiction bien au-delà des frontières traditionnelles. En 907 à l’époque de l’épiscopat de Nicolas le Mystique, la métropolie de Durazzo avait comme suffragant les diocèses de Stéphaniaque, de Cunavie, de Croà¯a – qui formait avec le diocèse d’Arbanie la Primatie d’Arberie – de Lissus, et plus encore les puissants diocèses du nord traditionnellement romanophiles comme celui de Dioclée, de Shkodra, de Drivastus, de Poulte, de Glavinitza, de Tivar, ainsi que les diocèses de l’Albanie du sud, à savoir celui de Lychnide, de Gradetz et de Pulcheropolis, 15 sièges en tout dont pour certains d’anciennes grandes métropoles et qui le redeviendront par la suite. On remarquera la résistance qu’opposa le diocèse de Dardanie – Kosovo actuel – qui resta contre vents et marées sous la juridiction romaine.

8.- Ce rattachement de force fut très mal vécu par le clergé et les populations des évêchés fidèles à Rome. L’ordre bénédictin très présent en Albanie depuis le VIe siècle avec ses quatre monastères : Saint-Sauveur (Rubik), Saint-Alexandre d’Orosh (Sancti-Alexandri Maior dans la montagne du Saint à Orosh), Notre-Dame de Trafandina et Saint-Nicolas (Mat) fut le principal relais avec Rome pendant deux siècles et demi, jusqu’au moment où grâce au Grand Schisme de 1054, le célèbre « triangle catholique » de l’Albanie du nord[17] rejeta la juridiction de Constantinople pour faire retour dans la communion romaine avec le rite latin. Toute la province ecclésiastique de la Prévalitaine avec les diocèses de Drivastus, Shkodra, Dania, Shasi, Tivar et Ulcine – séparés de Byzance dès 1022 pour les deux derniers – se détacha de Byzance et du rit grec de manière définitive. C’est d’ailleurs à cette époque que revient à la lumière le vocabulaire religieux illyro-albanais très marqué par le latin raffiné des tout premiers siècles du christianisme et sur lequel on reviendra. Tivar, érigé en archidiocèse, puis en métropolie dès le XIIe siècle par Rome, deviendra avec Shkodra le centre du catholicisme albanais et sa forteresse contre les attaques des Slaves schismatiques et des Ottomans. De son côté, l’évêque Lazare de Croà¯a et l’archevêque André d’Arbania, primat d’Arberie, traditionnellement de rite grec, abandonnèrent celui-ci en 1166 pour être accepté dans la communion avec Rome ce qu’ils firent de manière ostentatoire en concélébrant dans le rite latin lors de la dédicace de l’église de Saint-Trophime de Kotorr (diocèse de Tivar) avec des évêques et des pères abbés catholiques. Dès 1167, le Pape Alexandre III félicita ces deux pontifes sans mettre en cause la célébration du rite grec en tant que telle par des Chrétiens attachés à celui-ci mais désireux de revenir dans le giron de Rome. Dans sa lettre, le Pape précisait qu’il était recommandé pourtant d’éviter à célébrer dans ce rite[18]. En 1189 l’archevêque-primat d’Arbania fit allégeance personnelle au Pontife romain auquel il devait désormais appartenir seul de le nommer et de le sacrer (ad consecrationem Romani Pontificis pertinens) et d’exercer sur lui une autorité canonique (nulli prelatio fuit unquam aut esse debet de iure subiectus preterquam Romano Pontifici)[19]. En 1199 il présida au Concile de Dioclée dans lequel l’Eglise de l’Illyricum déclara sa soumission pleine et entière et définitive au Souverain Pontife romain, Pape universel.

9.- Or, l’archevêque d’Arbania était traditionnellement de rite grec. Le retour dans l’Eglise mère était aussi dû à un contexte favorable qui voit un empereur byzantin comme Manuel Comnène se rapprocher de Rome et les princes albanais locaux rejoindre l’Eglise romaine. En 1208 le prince Déméter d’Arberie demanda à Innocent III de l’admettre, lui, sa famille et son peuple, au milieu de la Sainte Eglise romaine, quatre ans après la chute de Constantinople aux mains des croisés. La création du Royaume d’Albanie (Regnum Albaniae) par Charles Ier le 21 février 1272 et l’installation des viguiers généraux dans la nouvelle capitale royale, Durazzo, dont Philippe Chinardi et Anselme de Chau, constituera le moment vraiment consolidateur dans l’histoire du catholicisme[20]. L’Eglise catholique pouvait désormais compter sur un souverain catholique, allié du Pape dont il était le vassal pour le Royaume de Sicile-Naples et elle bénéficiait de l’atmosphère du Concile de Lyon de 1274 où les Grecs avaient consenti à une première union avec Rome. Un évêque latin fut nommé à Durazzo sans pourtant froisser la communauté byzantine, déjà habituée à la présence influente d’un archidiacre latin permanent. Seront aussi créés les diocèses latins de Vlora[21] et de Croà¯a[22]. A la même période, les deux ordres pauvres de l’Eglise, les dominicains et les franciscains font leur percée en Albanie. En route pour l’Orient, Saint François d’Assise s’arrêta à Lissus (Saint-Alexandre), pour y fonder le premier monastère des frères mineurs. Ces derniers ont joué un tel rôle dans le catholicisme albanais et au service de l’Eglise pendant des siècles et des siècles et encore aujourd’hui, qu’ils ont incarnée celle-ci aux yeux des Albanais et même supplanté l’hiérarchie quand dans des heures très sombres elle n’existait plus en Albanie. Cet ordre qui aimait les conditions de vie spartiates, le dépouillement et le sens de l’honneur et de l’hospitalité chez les Albanais, y compris les plus pauvres, a façonné un catholicisme albanais très particulier, conforme aux modes de vie et aux coutumes des habitants. C’est eux qui obtiendront de manière officielle la liturgie en vernaculaire, probablement dès le XIVe siècle, qui assureront les cures des paroisses en l’absence d’un clergé séculier, et qui apprendront à lire et à écrire aux montagnards. Ils intercéderont pour le pardon du sang et porteront assistance aux démunis dans les régions les plus reculées des montagnes d’Albanie. C’est eux aussi qui paieront le plus lourd tribut lors de la peste communiste lorsque la dictature parviendra à faire ce à quoi même les Turcs avaient renoncé : la disparition de l’ordre franciscain en Albanie, présent depuis plus de sept siècles dans le pays des aigles.

 10.- Après les Vêpres siciliennes et la défaite des troupes angevines devant Berat par le despote Michel d’Epire en 1284, la position de l’Eglise catholique devint très fragile notamment à cause des attaques de plus en plus violentes du royaume serbe qui allait devenir dans moins de quarante ans un empire, celui d’Etienne Dusan. Entre 1286 et 1304, année du retour des Angevins, le territoire albanais deviendra un butin de guerre partagé entre l’empereur de Byzance, le despote d’Epire et les rois serbes. Les centres urbains où se trouvaient les sièges épiscopaux catholiques tenaient bon malgré la pression, à l’exception de ceux de Dardanie – Kosovo – qui ployaient sous le joug slave et se trouvaient pris en étau par le prosélytisme des patriarcats grecs d’Ohrid[23] et slave de Pec. Dans les zones rurales la situation était encore plus difficile avec des passages de l’une à l’autre confession et surtout un mélange liturgique et doctrinal peu fréquent ailleurs en Europe. Selon les chroniqueurs, le clergé albanais connaissait un peu des deux doctrines (catholique et schismatique) mais de manière incomplète et jonglait avec les deux. Ce clergé écrivait et sermonnait tantôt en grec, tantôt en latin, tantôt en vernaculaire. Les Papes ont souvent mis en garde contre certaines pratiques liturgiques avoisinant les « rites schismatiques ». Des Dominicains de passage en Albanie en 1308 décriront les habitants du pays comme « ne pure latini, neque pure scismatici », ni vraiment latins, ni tout à fait schismatiques[24]. Le retour des Angevins conforta l’Eglise catholique, mais ne parvint pas à contenir la furie serbe qui s’était déjà emparée de la Dardanie et d’une partie de la Dioclée où les moines slaves faisaient déjà leur travail de sape contre ce qui restait de l’hiérarchie catholique et des fidèles sur place. La croisade anti-serbe de 1319 conduite sous les auspices de Jean XXII par Philippe Ier d’Albanie échouera lamentablement ce qui brisera l’effort évangélisateur de l’Eglise, sans pour autant remettre en question sa place désormais acquise et confortée en Albanie. Après le départ des derniers Angevins, les grandes maisons féodales, voulant rentrer en grâce auprès de l’empereur byzantin ou du tsar serbe afin de ne pas perdre leurs privilèges dissimulèrent leur pratique catholique au profit d’un certain syncrétisme liturgique, comme c’était déjà le cas pour le menu peuple. Cette situation durera jusqu’au XVe siècle. Un prince comme Charles Thopia qui portait les armes de France avec la brisure des bâtards – il se disait « de Domo Franciae » car fils illégitime d’Athanase Thopias et d’Hélène d’Anjou-Naples, fille du roi Robert Ier de Naples – donnera des gages aux deux Eglises. Un document d’un voyageur génois du nom de Galvano datant de 1295 affirme qu’en matière de foi catholique les princes Skura, Blinisti, Mataranga et Thopia – tous anoblis par Charles d’Anjou et qui continuaient à porter leurs titres byzantins de sébastes – étaient des néophytes. Georges Castriota Skanderbeg dont le père était en principe catholique et la mère orthodoxe a sans doute dû se soumettre à une profession de foi puisque tous les ouvrages le concernant font état de son entrée dans l’Eglise catholique romaine après 1443.

11.- A partir de Georges Castriota justement, l’Eglise latine est apparue comme un véritable rempart de l’identité albanaise par rapport à la fois à l’invasion ottomane et à l’assimilation gréco-slave. En effet, après la chute de Constantinople en 1453, le « Patriarche œcuménique » reconnut la souveraineté du sultan et arriva à un accord avec lui qui défendait les intérêts des Orthodoxes alors que les Catholiques devenaient en quelque sorte des hors-la-loi. Les capitulations du XVIe et XVIIe siècles viendront tempérer cette exclusion. Cet accord dans lequel il était stipulé que les fidèles devaient prier pour le sultan dans la liturgie, interdisait aux Chrétiens de se rebeller contre l’autorité légitime et, selon le Patriarche, « providentielle », du Grand Turc. Constantinople réprouvait tout mouvement populaire ou ethnique en ce sens. Ainsi, lorsque les évêques albanais orthodoxes Athanase d’Ohrid[25] et Denys de Paramithie, ont voulu prendre la tête de résistances locales contre les Ottomans au XVIe siècle, ils ont d’abord dû rompre avec Constantinople pour ne pas encourir les sanctions canoniques en vertu de l’infâme accord passé avec le sultan. Ils ont en plus demandé à renouer avec l’Eglise romaine, dont les évêques albanais ont dirigé tous les mouvements nationaux du XVIe au XVIIIe siècle.

12.- Cette identification à la cause nationale vaudra à l’Eglise catholique d’Albanie les pires persécutions. Celles-ci ne débutent pas au XVe siècle lorsque les Turcs achèvent de conquérir les Balkans. Jusqu’à la deuxième moitié du XVIe siècle, ce qui correspond avec la fin du règne de Soliman le Magnifique, les Chrétiens furent de loin majoritaires en Albanie et au Kosovo, catholiques romains et orthodoxes confondus[26]. A cette époque il y avait entre les régions de Saint Alexandre (Lezhë – Albanie centrale), où François d’Assise avait fondé son monastère au XIIIe siècle, et le Sud orthodoxe, 580 villages chrétiens avec quelques très rares de rite oriental (5 à 10). En 1583, la région entre Podgorica (Monténégro albanophone) et Croà¯a (capitale de l’Etat de Georges Kastriota au XVe siècle) était catholique romaine à 80%. Ainsi, de l’Albanie du Nord au Sud orthodoxe, il y avait au moins 200.000 âmes catholiques sur une population totale de 400.000 habitants. Dans l’espace d’un siècle cette population a été décimée et ce qui restait a dû se convertir par la force ou la persuasion ou tout simplement la résignation, à l’islam. A la fin du XVIIe siècle, autour de 1671, il n’y avait plus dans l’ancien archidiocèse de Pritanensis (Prizren) au Kosovo que 20 familles catholiques. A Novoberde, dans l’Albanie du nord, on était passé de 600 à 18 familles, à Pristina (capitale actuelle du Kosovo) à seulement 15 familles, à Gjakova à une seule, cependant que dans la région de Has il ne restait plus que 300 femmes pratiquantes et quelques hommes qui avaient entre temps pris des prénoms musulmans. En 1745 le diocèse de Shkodra, le plus important centre catholique urbain de l’Albanie ne comptait que 2072 foyers avec 16271 âmes.

      13.- Les Catholiques albanais ont toujours essuyé à cette époque les revers de leurs propres révoltes tenues en échec par l’Empire ottoman, mais aussi payé pour les autres, lorsque la Sublime Porte, battue par les puissances catholiques européennes, se vengeait sur les populations catholiques sous sa domination. A titre d’exemple, en 1688, suite au concours apporté par les Catholiques albanais aux Autrichiens lors du deuxième siège de Vienne, le connétable ottoman Jegen Pacha avec une armée de 100.000 hommes soumit le Kosovo à feu et à sang, en exterminant les Chrétiens d’obédience romaine, en pillant et en fermant les églises. Paradoxe ou signe des temps, lors de la destruction d’une église à ce moment-là , c’est une femme musulmane qui cacha chez elle le Très Saint Sacrement pour qu’il ne tombe pas aux mains des barbares.
En même temps, les Catholiques albanais furent aussi complètement abandonnés par l’Occident. Cessa ainsi entre 1573 et 1642 l’aide aux populations et aux diocèses qu’avaient fournie la France à l’époque de la Contre-Réforme suite au Concile de Trente et l’Espagne. L’avènement au siège de Pierre d’un Pape d’origine albanaise, Clément XI Albani, apporta des espoirs éphémères aux Catholiques albanais, vite déçus, malgré la tenue sous ses auspices en 1703 du Concile d’Albanie[27] et de l’attention que commença à porter à l’Albanie la toute jeune Congrégation Propaganda Fide.

      14.- Le peu d’aide fournie par le seul Saint-Siège ne fut pourtant pas suffisante pour régénérer le catholicisme albanais. Cela et si bien qu’à la fin du XVIIe siècle, de nombreux prêtres isolés voudront quitter le sacerdoce pour pouvoir vivre d’un travail. A cette situation de paupérisation et d’isolation extrême s’ajoutait la formation insidieuse d’un haut clergé slave ne parlant pas albanais et tenant en mépris les Catholiques albanais. Une lettre de 1602 adressée au Pape par le biais du cardinal Mattei prévenait Rome de l’éventualité d’un schisme si le clergé slave n’était pas évincé de la hiérarchie en Albanie.

15.- Il faut dire que le clergé slave se souciait peu de l’application des mesures prises par le Concile de Trente. Par contre, le clergé albanais essayait de s’y tenir. Le grand évêque albanais Pierre Bogdani qui avait entrepris en 1670 une inspection dans son nouveau diocèse, comme l’y obligeait désormais le Concile de Trente, fut scandalisé par le manque de formation des desservants de paroisse et les persécutions dont les Catholiques faisaient l’objet. Contrairement aux Orthodoxes, la plupart d’entre eux n’avaient plus guère accès aux sacrements et étaient enterrés sans même une dernière absoute. D’où aussi une hémorragie schismatique, certains Catholiques préférant passer dans l’Eglise grecque afin de pouvoir communier. Le patriarche slave schismatique de Pec contribuait à l’égarement des fidèles en aidant les Ottomans à percevoir des impôts de plus en plus lourds et en assistant la fermeture des églises catholiques. Mgr Bogdani qui s’était déjà écrié en 1648 en chaire « …que soient délivrées les pauvres brebis du Christ de la bouche de ce loup enragé (hérétiques et schismatiques) », n’a cessé de dénoncer à Rome l’abandon dans lequel le Siège apostolique avait laissé l’Albanie et le basculement de sa population catholique dans le schisme et l’hérésie. Cet évêque héroà¯que résistait aussi en mettant en œuvre les mesures du Concile de Trente. Il alla jusqu’à se procurer un grand nombre de Bibles et de Corans pour sa catéchèse afin de persuader les Musulmans de la vérité du Christ et dissuader les Catholiques sous pression de quitter l’Eglise. Il réussit à convertir entre 1671 et 1674 300 Turcs musulmans et des schismatiques. Cette résistance ouverte aux autorités ottomanes et l’hostilité à l’Eglise grecque entièrement soumise et vendue au Sultan de Constantinople exposa le courageux évêque aux pires exactions. Il fut emprisonné trois fois, fut torturé, promené nu et fouetté dans les rues de sa ville, menacé de pendaison sous le portique de sa cathédrale. Après sa mort, les Turcs exhumèrent sa dépouille et la jetèrent aux chiens, pour qu’elle ne pût pas faire l’objet de vénération de la part des fidèles.

16.- Et comme le serviteur n’est pas plus grand que son maître, les simples prêtres durent subir aussi le martyre, notamment de la main de l’armée ottomane et des généraux ottomans, parmi lesquels on trouvait des Grecs ou des Albanais apostats. Ces généraux étaient les plus fervents partisans de l’extermination des Catholiques par le moyen d’attaques impromptues, des razzias ou de grands massacres organisés. En 1677 le pacha d’Ohrid fit une razzia dans la région des Mirdites en Albanie centrale en exterminant tout un village et son curé. En 1688, le même pacha fit exécuter le curé de l’église de Janieva, fit démolir le sanctuaire et pilla tout le mobilier sacré. En 1687, Dom André Kalamashi, prêtre du diocèse de Prizren au Kosovo fut pendu pour ne pas avoir apostasié et confessé Mahomet. Croyant qu’il était mort, on lui défit le nœud coulant, mais un peu plus tard, à l’horreur de la tourbe, le prêtre se releva et s’écria : « Résistance, résistance Chrétiens, Jésus-Christ est le plus fort ! ». Le bourreau le décapita sur le champ et envoya son scalpe au Grand Vizir.

17.- Au XVIIIe siècle la persécution devint encore plus féroce, malgré les capitulations de Louis XIV et de Louis XV qui en principe devaient protéger l’Eglise d’Albanie[28]. Les sanctuaires catholiques, profanés, étaient transformés en mosquées. Il en fut ainsi notamment de la plus grande cathédrale des Balkans, celle de Saint Etienne Protomartyr de Shkodra devenue mosquée sous le nom de « Kassem Ali al-Soultan ». Furent aussi interdites la plupart des cérémonies religieuses et surtout les messes pontificales de confirmation, afin que les jeunes générations ne pussent plus avoir accès au Saint Sacrifice eucharistique. Jusqu’au milieu du XIXe siècle les évêques catholiques étaient privés de résidence sous peine d’emprisonnement s’ils revenaient dans leurs diocèses et les prêtres ne pouvaient pas porter d’habit religieux. Au début du XXe siècle l’islamisation des Albanais était ainsi parachevée selon schéma valable encore aujourd’hui : 70% des Albanais sont musulmans, 20% orthodoxes et 10% (300.000 à 400.000) catholiques romains.

18.- La spécificité des Catholiques albanais de rite byzantin, les Arberesh. Le catholicisme albanais n’est pas épuisé par la catégorie des fidèles de rite latin. Certes, statistiquement ceux-ci représentent une majorité écrasante, mais leur tradition est loin d’être la seule. Les Albanais d’Italie du Sud ou communément appelés les Arberesh organisés par Benoît XV depuis 1919 en éparchie représentent un héritage et un patrimoine tout aussi essentiel à la tradition catholique albanaise. Il s’agit d’un patrimoine authentique et d’une tradition génuine jalousement préservée depuis des siècles et qui eut raison de la centralisation romaine de l’époque de la Contre-réforme notamment. Authentique car remontant au Moyen-Age albanais avec ses particularités ethniques et linguistiques, génuine car indéfectiblement liée à l’Eglise de Rome et au Souverain Pontife dans le cadre de l’union des Eglises d’Orient et d’Occident prononcée au Concile de Florence et fidèle à un dépôt de la foi commun qui ne connut pas les mêmes vicissitudes que les Catholiques restés en Albanie. Les Arberesh eux-mêmes sont les descendants de ces familles nobles et roturières qui quittèrent l’Albanie entre 1461 et 1744 à la suite de la veuve et de la famille de Skanderbeg à la mort de celui-ci[29] pour aller s’installer dans les terres de son suzerain, le roi Ferrante de Naples, qui avait fait don de nombreuses seigneuries aux principaux chefs albanais et compagnons d’armes de son illustre et glorieux vassal. Cette communauté qui fut accueillie et acceptée sans la moindre hésitation en Italie du fait de la renommée de Skanderbeg[30] était pour la plupart une communauté d’élite attachée au rite grec[31] et le demeure encore de nos jours[32]. En préservant la particularité de la Divine liturgie en langue grecque et albanaise, les Arberesh étaient conscients d’être le peuple albanais et la nation albanaise en exil – beaucoup évoquaient le reste d’Israël -, prétention qu’on n’a pas manqué de trouver exagérée de part et d’autre de l’Adriatique. Pour les Arberesh le rite byzantin faisait partie de ce bout de terre d’Albanie qu’ils avaient emmené avec eux dans la péninsule italique et c’était là le seul élément non négociable. Pour le reste ils s’intégrèrent dans la société de l’époque sans faire de vague en entrant au service des rois catholiques dont ils commandèrent les hommes dans toutes les batailles. Agriculteurs en temps de paix, excellents soldats, ils se distinguèrent notamment comme cappelletti à Milan et à la bataille de Lépante en 1571 où les Arberesh constituèrent le contingent sicilien de manière quasi exclusive[33]. N’ayant pas pratiqué le système vassalique occidental – le droit coutumier albanais, s’il connaît la hiérarchisation nobiliaire n’accepte pas le servage et les privilèges féodaux[34] – ils purent refuser les corvées et sont à l’origine des libertés communales dans le royaume de Naples, comme le reconnaît un spécialiste comme D. McSmith[35]. Leur glorieux passé et l’intégration dans la société de la Renaissance, permirent aux Arberesh de bénéficier de la tolérance de l’Eglise romaine qui ne s’opposait pas à ce que les anciens canons byzantins régissent la communauté et à ce que des épiscopes en communion avec Constantinople visitent leurs isolats en Calabre et en Sicile pour administrer tous les sacrements. En 1521, Léon X concéda aux prêtres albanais de rite grec de célébrer la liturgie et même de donner tous les sacrements dans les villages italiens de rite latin dans les alentours de leurs propres isolats. Il confirma aussi les « capitulations » qui réglementaient depuis 1471 les problèmes entre les ordinaires latins d’Italie du sud et les prêtres albanais de rite byzantin[36].

19.- Toutefois, ce modus vivendi ne pouvait être vu d’un bon œil au moment de la Contre-réforme et du Concile de Trente dont un des buts était de revigorer la doctrine catholique autour du rite romain et de ses livres liturgiques restaurés et recodifiés. Dès le 10 février 1564 Pie IV édicta un bref par lequel le clergé et les fidèles gréco-albanais vivant dans les diocèses italiens devaient être équiparés avec tous les effets juridictionnels et canoniques aux autres diocèses latins. Ce bref annulait en pratique celui du Pape Paul III qui en 1536 avait permis à l’épiscope grec orthodoxe et donc schismatique Josaphat Lambros, représentant du Patriarche de Constantinople, d’exercer la pleine juridiction sur les Arberesh[37], acte confirmé par le même Pie IV en 1562[38]. Il s’ensuivait que tout clerc gréco-albanais d’Italie ordonné par un évêque de son Eglise devenait, pour l’autorité ecclésiastique latine, un clerc irrégulier et suspens a divinis passible d’autres sanctions canoniques de la part de l’ordinaire du lieu, exception faite des cas d’intervention de la dispense papale[39]. Cependant, le Concile de Trente, soucieux de réduire leur particularité ne contribua au final et de manière assez surprenante qu’à la promotion des Gréco-Albanais : d’abord comme exemple pour des accords analogues avec d’autres groupements d’Orientaux désireux de retrouver le chemin de l’unité avec Rome : ensuite comme une véritable Nazione albanese au sein du Royaume de Naples et de Sicile : enfin comme la communauté la plus idoine pour mener à bien les missions catholiques auprès des Orientaux. Le Concile n’apporta donc pas un coup fatal à la tradition byzantine qui continua à s’épanouir en Italie du sud autour du Collège grec, du monastère basilien de Mezzojusso, du Collège Ullano Corsini de Calabrie et du Séminaire italo-gréco-albanais de Palerme. Ceux-ci furent les centres qui donnèrent une vraie visibilité et une vraie existence à la nation, à la langue et à la littérature albanaise.

20.- C’est en 1732 que le Pape Clément XII Corsini fonda à Saint-Benoît Ullano (Cosence) le Collège Corsini pour la formation du clergé albanais qui fut transféré à 1794 à Saint-Mitri Corone et qui fut joua un rôle fondamental pour la renaissance de l’identité arberesh et le rétablissement du rite byzantin. En 1735 le même Pape conféra les pouvoirs épiscopaux au premier évêque gréco-albanais, sans juridiction personnelle, en tant que co-évêque ou évêque in solidum sous l’autorité de ses confrères latins, afin de régir la vie ecclésiale et spirituelle des Albanais catholiques de rite byzantin. Ce furent tous, jusqu’en 1912, des épiscopes avec le seul pouvoir d’ordre[40] qui résidaient au Collège Corsini à Saint-Miter Corone. Ils avaient en revanche tout pouvoir sur ce collège et la formation théologique du futur clergé gréco-albanais. Le 13 février 1919 le Pape Benoît XV alla bien plus loin en créant l’Eparchie byzantine albanaise dont le siège était à Ungra dans la région de Cosence avec un épiscope sacré dans le rite grec avec tous les pouvoirs épiscopaux et qualité d’ordinaire pour tous les Albanais de cette région. Depuis cette date en effet, les Gréco-Albanais ont un évêque avec tous les attributs épiscopaux qui ordonne les prêtres et administre les sacrements comme avant le Concile de Trente et veille sur la pérennité de la spiritualité des Pères grecs, de la liturgie en langue albanaise et de l’amour pour la nation albanaise. En 1940 se tint à Grottaferrata le premier Synode interéparchial, suivi de celui éparchial d’Ungra en 1995-1996[41]. Par ailleurs, les Arberesh commencèrent à rétablir des liens avec les Albanais d’outre-Adriatique. Signe fort, c’est l’épiscope gréco-albanais Heraclius que le Pape Jean-Paul II choisit en 1991 comme son envoyé spécial pour reprendre contact avec l’Eglise des catacombes en Albanie après la chute du communisme. C’est ce même évêque qui a le mieux défini ce qui caractérise fondamentalement, dans le temps et l’espace, les Albanais catholiques de rite byzantin en Italie dans un discours en 1989 à Palerme, devant le Primat d’Italie, Jean-Paul II, Pape de Rome : « Nous, les Albanais de rite byzantin, n’ayant jamais coupé les liens ancestraux qui nous unissent au siège de Constantinople, sommes venus en Italie pour vivre en pleine communion avec le Siège de Pierre, prince des apôtres. Ce faisant, nous n’avons jamais oublié notre nation d’origine et ce pays, l’Albanie, où Skanderbeg combattit avec toutes ses énergies pour la défense de la religion chrétienne, méritant ainsi des Souverains Pontifes les titres de « Defensor fidei » et d’ « Athleta Christi ».

II-  Albania sacra : Antiquité et particularité du vocabulaire et de la langue liturgique illyro-albanaise.

21.- Les origines du vocabulaire religieux chrétien illyro-albanais. L’histoire de la continuité de la langue illyro-albanaise est un terrain miné et semé d’innombrables embûches qui a fait couler beaucoup d’encre. S’il est aujourd’hui établi de manière assez nette, claire et précise que l’albanais est la continuation de l’illyrien, langue presque mythique du fait de son introuvable alphabet[42], ceci notamment grâce à l’école allemande et autrichienne d’albanologie dont le plus illustre représentant est le philologue albanais Eqrem Cabej, un certain flou demeure quant à l’origine du vocabulaire religieux de cette langue. Il s’agit d’une question d’une grande importance, d’une part parce qu’elle nous renseigne sur la formation d’un albanais liturgique, et d’autre part parce qu’elle peut constituer une preuve supplémentaire à l’autochtonie des Albanais comme descendants des Illyriens.

22.- La formation du vocabulaire religieux chrétien illyro-albanais suit de près la conversion des Illyro-albanais au christianisme dans les tout premiers temps de l’Eglise. On a vu qu’il avait été assez précoce dans les centres urbains. Les premières églises fondées étaient destinées à un contingent de fidèles assez proches de la culture gréco-romaine de l’Empire et des deux lingua franca de l’époque : le latin et le grec. Les premiers évêques et le clergé primitif ont dû officier dans ces deux langues dans un premier temps. La conversion progressive des masses rurales a changé la donne en ce qu’elle a dû s’adapter à une population, devenue très changeante avec les invasions barbares à partir du Ve siècle, à ses mœurs, à ses coutumes, à sa langue surtout. Il n’était pas question de faire gagner à la foi chrétienne des éleveurs vivant en autarcie dans les montagnes d’Albanie en les invitant à la rhétorique sur un forum ou en leur expliquant les subtilités de l’exégèse des Ecritures en hébreu et grec. Historiquement, la déferlante barbare brouille les pistes de recherche, d’abord parce qu’elle a amené en Illyricum des populations paà¯ennes longtemps imperméables à l’évangélisation et ensuite parce qu’elle marque une césure entre le monde antique dans lequel on suit parfaitement la trace des Illyriens et puis un sombre début du Haut Moyen-Age dans lequel tout repère se perd, si bien qu’il s’avère très difficile de retrouver le fil entre Illyriens et Albanais. Les sources historiques font cruellement défaut pour nous éclairer sur ce moment clé dans la continuité illyro-albanaise.

23.- Dans ce contexte deux thèses sont apparues : celle qui s’emploie morceau par morceau à reconstituer le passé linguistique des illyro-albanais aboutissant à reconnaître le bien-fondé de cette continuité[43] et celle qui explore une autre piste à savoir la filiation daco-thrace de l’albanais actuel, en rupture avec l’illyrien. Cette deuxième thèse qui est celle de Georges Weygand, Gottfried Schramm et de Ion I. Russu repose en partie sur l’idée que la conversion des Albanais et la formation de leur langue nationale comme liturgique aurait été le fait d’un évêque dénommé Nicétas originaire de Ramesiana (Bela Palanka en Serbie actuelle). Cet évêque aurait converti au IVe siècle la tribu des Bessi ou des Bessoà¯, dont la langue était le thrace, et qui habitaient les montagnes des Balkans dans la Bulgarie actuelle. Il aurait inventé une écriture particulière pour cette langue en traduisant les textes liturgiques du latin au thrace. L’invention du thrace écrit aurait, selon Schramm, sauvé cette langue de l’extinction en lui donnant la possibilité d’évoluer vers ce qui sera plus tard l’albanais. La tribu des Bessi devenue très pieuse aurait quitté les montagnes bulgares au IXe siècle pour échapper aux exactions des khans bulgares paà¯ens en cherchant refuge dans les terres de Byzance et en particulier dans la région de Durazzo dans les frontières de l’ancienne Arbanon. Acceptée par l’empereur de Byzance cette tribu aurait vécu paisiblement en s’occupant d’agriculture et en préservant sa langue liturgique qui aurait évolué vers l’albanais actuel[44].

24.- Or, cette thèse bute sur un grand nombre d’écueils, dont celui de la propension de l’illyro-albanais à emprunter aux langues urbaines qu’il a côtoyé pendant des siècles et notamment au latin. On rappellera que jusqu’au IXe siècle, les diocèses illyriens étaient en grande majorité sous la juridiction de Rome et que la liturgie était plus encline à reproduire le modèle romain que celui byzantin. On ne s’étonne donc pas que ce soit le latin qui ait le plus influencé la langue du culte en Albanie depuis les origines. Ceci contredit la thèse de Schramm car on ne s’explique pas autrement cette fécondation par le latin de la langue albanaise moderne que par cette continuité. Arrivés au IXe siècle dans la région de Durazzo, les Bessi se seraient retrouvés dans un univers presque exclusivement grécophone. On a vu en effet que la métropolie de Durazzo était plutôt restée fidèle à Constantinople et qu’au VIIIe siècle Rome y avait perdu toute juridiction directe ou indirecte. D’ailleurs on sait que cette tribu était une tribu d’agriculteurs. Or, comment se fait-il qu’en albanais on trouve plus de mots d’origine illyrienne et latine dans le vocabulaire agricole que slave, thrace ou autre ? Schramm nous dit que les Bessi auraient perdu leur vocabulaire profane au profit du latin et du slave, ceci alors même que c’était une tribu d’agriculteurs de génération en génération et une tribu assez compacte par définition puisqu’elle aurait donné les Albanais en ne s’assimilant pas avec les autres populations voisines.

      25.- Enfin et plus évident encore, on sait que le latin entré dans le vocabulaire religieux illyro-albanais est antérieur au Ive siècle, puisque les mots qui en dérivent en albanais, aujourd’hui encore, ont gardé – en albanais – le genre neutre du latin classique qui, lui, a été perdu depuis la deuxième moitié du Ive siècle ! Ainsi par exemple des mots judicium – gjyqtë ou encore caelum – qielltë. En matière religieuse, le fonds lexical de l’albanais est plus riche en termes d’origine latine qu’en expressions héritées de l’illyrien préchrétien[45]. Les quelques exemples de mots latins albanaisés que nous allons donner montrent que le vocabulaire liturgique est presque entièrement d’origine latine[46] : fe du lat. fides, i krishterë du lat. christianus, prift du lat. presbyter, lëti-ni du lat. latinus, perëndi du lat. imperantem, Krisht du lat. Christus, kishë du lat. ecclisia, kryq du lat. crucem, munëg / murg du lat. monachus, qelë du lat. cella, kuvend du lat. conventus, ipeshkëv du lat. episcopus, qiell du lat. caelum, mrekulli du lat. miraculum, meshë du lat. missa, mblatë, « oste » du lat. oblata (hostias), lter du lat. altare, ungjill du lat. evangelium, parriz du lat. paradisum, ferr du lat. infernus, shenjt du lat. sanctus, engjëll du lat. angelus, dreq du lat. draco, djall du lat. diabolus; ainsi qu’un grand nombre de verbes en rapport avec l’activité de nature religieuse et spirituelle, si ndjej du lat. indulgere, shërbej du lat. servire, rrëfej du lat. referre, shëlboj du lat. salvare, uroj du lat. orare, përgjërohem du lat. jurare, tundoj du lat. tentare, ndëshkoj du lat. castigare, shpërej du lat. sperare, truoj du lat. tradere, pendohem du lat. poenitere, ou encore des verbes et des substantifs propres à la liturgie : pagëzoj du lat. baptizare, kungate du lat. communio, martoj du lat. maritare, kreshmë du lat. quaresima, mënjille du lat. vigilia, shëkroj du lat. sacrare, bekoj du lat. benedico, mallëkoj du lat. maledico, famull du lat. famulus, nun du lat. nonno, kumtër du lat. compater, ndrikull du lat. matricula, kumbarë du lat. compare, kullanat du lat. calandae, Pashkët du lat. Pasqua, Këshndellat du lat. Christi Natale, Shëndërtati du lat. Sancta Trinitas etj. Le lexique religieux a contribué à l’enrichissement du vocabulaire abstrait avec de nouveaux termes dans le domaine spirituel comme dans le cas des mots : shpirt du lat. spiritus, lavd du lat. laudem; dullye, au lieu de « dhëmbje »[47] du lat. dolor; mëshirë du lat. miserere, mëkat du lat. peccatum, fat du lat. fatum; shekull, (dans le sens séculier aussi) du lat. saeculum etj.

26.- L’illyro-albanais liturgique. Aussi loin que remontent les documents historiques dont on dispose, on sait qu’en dehors des grands centres urbains où les évêques avaient leurs résidences, la liturgie se déroulait la plupart du temps en vernaculaire. Nous verrons plus loin que les Papes, d’Innocent IV au IIe Concile du Vatican, ont permis aux populations catholiques des Balkans occidentaux de recevoir les sacrements dans leur langue d’origine, soit en slave pour les Croates et une partie des Bosniaques, soit en illyro-albanais pour les Albanais. L’ordre des frères mineurs fit de la vulgarisation linguistique de la liturgie sa spécialité et cela d’autant plus que c’est le seul ordre qui a eu, en Albanie, presque la totalité des cures des paroisses rurales et le seul ordre qui fut « nationalisé ». En effet, contrairement aux Jésuites, assez présents aussi à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, les frères mineurs étaient des habitants du pays, des Albanais des montagnes, sauf peut-être pour ce qui est d’une partie de la hiérarchie de la province franciscaine en tant que telle. Suivant une tradition bien établie chez eux, la messe pouvait être dite en albanais, notamment pour certaines parties comme le Kyrie, le Confiteor, les lectures et les oraisons, dont la postcommunion. Aussi baptisaient-ils et confessaient-ils en vernaculaire. En revanche il semblerait que l’ordinaire de la messe dans ses parties les plus sensibles n’ait pas été touchée par ce phénomène, en partie parce qu’il n’était pas entendu par les fidèles. La plupart des messes dans les régions rurales étaient la plupart du temps des messes basses et naturellement le canon était par définition en quelque sorte, en dehors de la portée auditive des fidèles. La question de sa traduction ne s’est donc pas posée. L’eût-elle été, Rome s’y serait opposée et aurait peut-être mis un terme à la tolérance du vernaculaire. Témoigne de tout cela à la fois le célèbre Missel (Meshar) compilé par Dom Gjon Buzuku en 1555 et qui est une traduction en albanais d’un missel franciscain en latin dans différentes versions, y compris en slavon, au service de la liturgie dans des régions rurales. Il montre en même temps jusqu’où pouvait aller la tolérance romaine et jusqu’à quel point l’albanais pouvait être ou devenir une langue liturgique. En ceci cet ouvrage est un document unique, irremplaçable et révélateur.

27.- Le premier a avoir recherché le plus ancien témoignage de l’albanais écrit que reste, à l’heure actuelle, le Meshar de Gjon Buzuku, a été l’évêque des Albanais de Sicile – les Arbëresh de rite byzantin – Mgr Paul Skiro௠(1866-1941) grand connaisseur des anciens textes relatifs à l’antique langue albanaise[48]. Il parvint à retrouver le Meshar dans la Bibliothèque apostolique vaticane en 1909. Recteur du séminaire gréco-albanais de Palerme, il disposait déjà dans les archives de celui-ci de la copie de la partie du missel relative aux cérémonies du mariage et de l’échange des alliances. Cette copie avait été faite en 1740 par les soins de Mgr Jean-Nicolas Kazazi, archevêque latin (albanais) de Skopje[49] en visite au Collège de la Propaganda Fide à Rome dont il avait l’élève. Il l’avait envoyée depuis la ville éternelle au Père Guzzetta, archimandrite des Albanais de Sicile, fondateur du Séminaire gréco-albanais de Palerme en signe d’hommage à « …la noblesse de l’esprit, de l’âme et à la générosité de la nation albanaise ». La copie en question tomba par la suite dans l’oubli dans les archives du séminaire, alors que l’original du Meshar quitta la bibliothèque du Collège de la Propaganda Fide à la fin du XVIIIe siècle pour rejoindre la collection des ouvrages sur les Eglises orientales du cardinal Etienne Borgia, avant d’être versé, avec toute cette collection, dans le fonds de la Bibliothèque vaticane[50]. La première photographie de la totalité du Meshar et sa première transcription – translittération ont été faites par Mgr Skiro௠lui-même qui analysa dans une étude à part la langue du Meshar en la comparant à celle des écrivains et des ecclésiastiques de l’Albanie du nord, entre autres de Mgr Pierre Budi. Ce dernier avait traduit en albanais le Rituale romanum de Paul IV au XVIIe siècle. Malheureusement le travail de Mgr Skiro௠ne fut publié que partiellement et attend toujours de faire l’objet d’une édition complète. En 1929 trois autres photocopies ont été tirées à Rome par le grammairien albanais Justin Rrota.

28.- De l’observation du seul exemplaire du Meshar on retient d’abord son apparence : une typographie d’un format in-4° (20 x 14), chaque page contenant deux colonnes ayant 45 lignes chacune, le tout dans une reliure de cuir. Le texte imprimé est assez lisible en général, même si les défauts d’impression sont assez courants. Aussi y a-t-il des passages presque complètement effacés. Suivant la tradition de l’époque les initiales des débuts de phrase sont représentées soit par des images, soit par des vignettes. L’imprimeur a mis, au bout des colonnes de droite, comme signe typographique une lettre en très gros caractères. On voit dans les marges des notes griffonnées à la main, le plus souvent des prières en latin, mais aussi des noms, des mots en albanais, voire un dessin comme celui d’un bateau. Cela prouve que le Meshar est passé entre plusieurs mains et que des prêtres ont pu l’utiliser dans le cadre de leur piété privée mais aussi pour le service du culte.

29.- Le Meshar nous est donc parvenu dans un assez piteux état. Déjà au XVIIIe siècle Mgr Kazazi regrettait que cet ancien missel en albanais fût en lambeaux, « …entièrement déchiré et inutilisable à cause de sa vétusté ». Dans son état originel l’ouvrage contenait 110 feuilles, soit 220 pages. A l’heure actuelle il ne lui reste que 98 feuilles, soit 188 pages. 16 feuilles (32 pages) ont ainsi été définitivement perdues. Parmi ces pages perdues il y a le frontispice du missel qui aurait pu nous renseigner de manière précise sur son véritable intitulé, le nom complet, voire le titre ecclésiastique de son auteur, l’année ainsi que le lieu de parution. On aurait pu retrouver ces informations dans les dernières pages du Meshar, mais hélas, celles-ci ont été perdues aussi. La numérotation des pages est en chiffres romains. La pagination a été faite en fonction des feuilles, pas des pages (uniquement recto).

30.- En ce qui concerne la matière de l’ouvrage et malgré l’absence du titre exact, on peut constater assez facilement le contenu d’un missel ordinaire. Il contient, entre autres, le petit office de la Bienheureuse Vierge Marie, les sept psaumes pénitentiels, les Litanies des Saints[51], un exorcisme des catéchumènes. On a ici des parties entières du Bréviaire avec sa liturgie des heures, mais aussi du Rituale (cérémonie de mariage) ou encore du Catéchisme. Il est évident que cet ensemble, avec en plus le propre des messes les plus importantes, constitue un recueil pratique des textes indispensables à un desservant dans l’exercice de ses fonctions liturgiques quotidiennes.

31.- Le problème reste entier quant à la détermination du lieu d’édition, élément capital pour connaître aussi l’origine de missel en latin qui a servi de base à la traduction en albanais. En 1555, la liturgie romaine n’est pas encore codifiée, on est quinze ans avant la parution du Missale romanum de Pie V et de la bulle Quo Primum qui rend ce Missel obligatoire pour l’ensemble de l’Eglise universelle et il y a encore foison de traditions et de livres liturgiques en usage. Pour certains auteurs le Meshar a été édité dans l’archidiocèse de dom Buzuku, à savoir celui de Tivar (Antibarium), pour d’autres à Naples ou encore à Venise, ce qui serait le plus plausible. Mario Roques dont les arguments semblent les plus convaincants a toujours soutenu que le Meshar est sorti de presses vénitiennes, soit à Venise, soit dans une des possessions vénitiennes en Albanie. Etaie cette thèse la typographie même de l’ouvrage qui était aussi celle en usage dans deux grandes maisons d’éditions de Venise entre 1523 et 1537. On sait aussi que le papier d’impression est italien. L’auteur du Meshar a par ailleurs utilisé des lettres en cyrillique de l’alphabet qui avait cours en Bosnie au XVIe siècle et qui étaient, quant à la typographie, une particularité des imprimeries vénitiennes qui fournissaient aussi des livres liturgiques en slavon pour les Slaves catholiques (Croatie, Dalmatie, Bosnie). En effet, on trouvait à Venise des imprimeries tenus par des Gréco-albanais, mais aussi par des Slaves catholiques de la côte est de l’Adriatique, souvent associés à des imprimeurs locaux. On remarquera aussi l’influence importante de l’italien et notamment du dialecte vénitien dans la langue et l’alphabet de dom Buzuku. Enfin, il paraît improbable qu’un tel ouvrage ait été édité en Albanie, ne serait-ce que parce que le sultan Bayezid II avait interdit en 1483 sous peine de condamnation à mort, l’impression de livres sur le territoire de tout l’empire ottoman.

32.- C’est dans la postface du Meshar que son auteur a écrit quelques lignes sur lui-même. Il s’agit de Dom Gjon Buzuku, fils de Bdek Buzuku (Bénédict ou Benoît Buzuku) qui par amour pour ses ouailles et pour sa patrie, comme il le dit lui-même, s’est mis à un travail dont le but était de prédisposer les Albanais à l’écoute de la parole de Dieu et à la réception des saints mystères dans une époque de ténèbres. Il commença le travail le 20 mars 1554 et le termina le 5 juillet 1555. Il semble avoir été assez conscient de la portée de son œuvre, puisque il écrit que c’est une première en langue albanaise, soulignant par ailleurs la difficulté de la traduction. C’est pourquoi il ne cesse pas d’exhorter le lecteur à prier pour lui. A part ces quelques éléments on ne sait rien de concret sur les origines de cet ecclésiastique, on ne sait même pas s’il fut un simple prêtre ou un prélat. Son nom est inconnu en Albanie. Toutefois on a retrouvé en Bosnie une famille qui portait le nom de Buzuku et s’affirmait comme albanaise, de même que Mgr André Buzuku, provincial des franciscains de Bosnie dans les années 1880. En outre, le cadastre vénitien de la ville de Shkodra de 1416 mentionne une certaine Vlada, veuve de Gjura Buzulku (Vlada relicta condam Jura Bosulca) dans le village de Reçi près de la rivière Bouna dans la région d’Ulcine (Dulcinium). L’évêque d’Ulcine en 1422 s’appelait aussi Nicolas Oslupi – forme latinisée du nom Buz-Ulku (bouche de loup). Le système antroponomique albanais connaît les cas assez fréquents de noms de personnes issus du rang de certaines familles signifiant leur force ou leur importance. De par sa langue on comprend aisément que Dom Buzuku est originaire de l’Albanie du nord, il parle et écrit le guègue, mais un guègue assez complexe, avec des mots et des phrases communes à l’albanais de la Dalmatie ou des régions des montagnes de la Haute Shkodra comme Kraja ou Shestani. On a bien affaire à une langue littéraire, évoluée, qui laisse entrevoir l’effort de l’auteur de l’élever à un stade supérieur en mesure de répondre aux exigences de l’expression liturgique. En même temps il apparaît grâce au travail de Buzuku qu’au XVIe siècle il y a davantage interpénétration des dialectes guègue et tosk que dans les siècles qui suivront. On relève d’ailleurs des similitudes frappantes avec la langue des colonies albanaises de Grèce et d’Italie du sud de la même époque.

33.- Historiquement, le Meshar n’est pas un apport isolé et doit être considéré dans un cadre beaucoup plus large. Il s’inscrit dans l’œuvre de redressement ecclésial entreprise par l’archevêque métropolitain de Tivar, Mgr Gjon Bruni (Joannes Bruni) (1551-1571) dans l’Albanie du nord devenue à cause de l’invasion ottomane une contrée périphérique de l’Eglise romaine prise en plus en étau par l’orthodoxie slave. Il s’inscrit aussi plus largement dans l’œuvre réformatrice de très grande ampleur qui fut celle du Concile de Trente. Celui-ci, outre la réaffirmation des vérités de foi et de la consolidation de la hiérarchie et des structures ecclésiastiques, a prêté une attention particulière à la conservation du catholicisme dans des régions échappant à l’emprise de Rome et des princes catholiques. Il s’agissait d’une part de stopper la Réforme qui était en train de gagner la Carniole (Slovénie), puis la Transylvanie et ainsi toute une partie des Balkans et d’autre part de maintenir la présence romaine dans les Balkans occidentaux où sévissaient les Ottomans et les schismatiques grecs et slaves. En outre les mouvements migratoires à l’intérieur des terres avaient poussé les populations rurales à descendre vers les centres urbains, faisant ainsi s’amasser dans les lieux de culte des foules hétérogènes dont une infime minorité était en mesure d’entendre le latin ou même de comprendre ce qu’était la messe. Dans ces conditions il est certain que Gjon Buzuku n’a pas traduit un livre liturgique mû uniquement par des considérations personnelles. Le fait que le Meshar ait été imprimé par des Vénitiens montre qu’il avait le soutien de ses supérieurs et sans doute de son archevêque. En ce sens, même si cela peut paraître paradoxal, la traduction en albanais du Missel et d’une partie du Bréviaire ante-tridentins s’inscrivent complètement dans le mouvement de la Contre-réforme catholique qui sera promue par le Concile tridentin.

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