2 pièces de l’ancien office primitif liégeois de la Fête-Dieu

En 1246, lorsque le prince-évêque de Liège, Robert de Torote, établi en son diocèse la célébration de la Fête-Dieu à la suite des visions de sainte Julienne de Cornillon, il fallut établir un office & une messe pour la nouvelle fête. La composition des nouveaux textes et de leurs mélodies fut confiée à Jean de Cornillon, prêtre, lequel travailla en collaboration avec sainte Julienne.

A la suite du miracle eucharistique de Bolsena en 1263, le pape Urbain IV, ancien confesseur de sainte Julienne, étendit à toute l’Eglise la Fête-Dieu par la bulle « Transiturus de hoc mundo » du 8 septembre 1264. Il confia alors à saint Thomas d’Aquin la rédaction d’un nouvel office et d’une nouvelle messe, et c’est l’admirable travail de saint Thomas que nous chantons toujours aujourd’hui, avec des pièces universellement célèbres comme l’hymne Pange lingua, l’antienne de Magnificat O quam suavis est ou la séquence Lauda Sion.

Pourtant, dans la principauté de Liège elle-même, l’ancien office composé par Jean de Cornillon subsista avant d’être finalement supplanté par celui de saint Thomas d’Aquin et de disparaître complètement au XVIème siècle. Certes l’œuvre de saint Thomas est inégalable de par sa densité théologique, mais celle de Jean de Cornillon n’était pas sans mérites ; en particulier, on pourra apprécier la réelle beauté musicale, la composition du plain-chant étant originale, là où saint Thomas « centonise » le plus souvent, c’est-à-dire reprend tous les grands « tubes » du répertoire en leur donnant des textes nouveaux.

Nous avons la grâce de chanter cette année la messe et la procession de la Fête-Dieu à Liège, en la cité même où cette belle fête fut instituée la première fois sous le vocable de Festum Eucharistiæ, la Fête de l’Eucharistie. Nous utiliserons bien sûr les livres romains toutefois nous chanterons au Salut du Très-Saint Sacrement des pièces tirées de l’ancien office de Jean de Cornillon.

Antienne du Magnificat des IIndes vêpres

Jésus, plein de bonté & de bénignité, salut véritable & notre sanctification, suave satiété des anges, hostie glorieuse, céleste, douce comme le miel, faites-nous parvenir dans votre gloire. Là nous ne verrons plus en figure, comme ici-bas, mais directement & sans voiles, lorsque vous apparaîtrez tout en tous Dieu béni à jamais.

Séquence de la messe de la Fête-Dieu

Sequentia

Séquence
Laureata plebe fidelis
Sacramento Christi carnis,
Laude regem gloriae.
Peuple fidèle, le sacrement du corps du Christ est ton diadème : loue le Roi de gloire.
Nam cum regnans sit in caelis,
Cum effectu suae mortis
Se praebet cotidie.
Il règne dans le ciel, mais il se donne chaque jour avec le fruit de sa mort.
Ut pretium pro peccatis
Fiat virtus passionis
Et augmentum gratiae,
La vertu de sa passion devient le prix de notre rachat et une augmentation de grâce.

Missa confert ista nobis ;
Ergo digne sit solemnis
Missae cultus hodie.
C’est le sacrifice de la messe qui nous assure ces bienfaits : entourons-le aujourd’hui d’un éclat spécialement solennel.

Hoc signavit vitae lignum,
Melchisedech panem vinum,
Ut placaret trinum-unum,
Offerens altissimo  ;
Ce mystère a été annoncé en figure : l’arbre de vie  ; l’offrande de pain et de vin, présentée au Très-Haut par Melchisédech, pour apaiser le Dieu un et trine  ;

Aser quoque pinguis cibus
Delicias dans regibus,
Nam regalis est hic cibus
Pane sacratissimo.
Aser qui reçut en héritage de son père Jacob le pain nourrissant, délices des rois, car véritablement notre pain très-saint est nourriture royale.

Et hoc quidem designavit
Agnus sine macula,
Quem edendum immolavit
Quondam lex mosaica.
Une autre figure est 1’Agneau sans tache qu’autrefois la Loi mosaïque immolait et faisait manger par le peuple.
Agnus legis iam cessavit,
Supervenit gratia,
Christi sanguis dum manavit
Mundi tollens crimina.
Cet Agneau a disparu. La Grâce a succédé à la Loi, lorsque le sang du Christ fut versé pour effacer les péchés du monde.

Caro cuius tam serena
Nobis esca sit amoena
Fidei mysterio.
Que sa chair sans défaut soit notre douce nourriture dans le mystère de la foi.

Quam provide mana caeli
Figuravit Israeli
Nobili praesagio.
Symbole célèbre, la manne tombée du ciel préfigure cette nourriture devant le peuple d’Israël.

Esca fuit temporalis
In deserto datum manna,
Christus panis est perennis
Dans aeterna gaudia.
Dans le désert, la manne ne fut donnée en nourriture que pour un temps  ; le Christ est le pain permanent, qui procure les joies éternelles.

Hic est panis salutaris,
Per quem datur nobis vita,
Hic est calix specialis
Cuius potus gratia.
C’est le pain salutaire qui nous infuse la vie ; c’est le calice choisi d’où découle la grâce.
Hic est esus pauperum,
Nullum quaerens pretium
Sed mentes fidelium,
Pacis praebens copiam.
Il est l’aliment des pauvres  ; il ne demande en prix aux fidèles que leur âme, et leur assure en retour une abondance de paix.
O dulce convivium
Supernorum civium,
In terris viaticum
Nos ducens ad patriam.
O doux banquet des habitants du ciel, vous êtes sur la terre notre viatique, et vous nous conduisez vers la patrie.
Vitae via, lux perennis,
Satians refectio,
Christe, confer vitam nobis
Hoc sacro convivio.
Chemin de la vie, lumière éternelle, ô Christ, vous qui rassasiez pleinement, donnez-nous la vie en ce saint banquet.
Ut aeterno cum supernis
Perfruamur gaudio,
Quod ostendet deitatis
Manifesta visio.
Faites-nous jouir, avec les bienheureux, de la joie éternelle, qui résultera de la vision parfaite de la
divinité.
Vive panis, vivax unda,
Vera vitis et fecunda,
Vitae da subsidia.
Pain vivant, breuvage vivifiant, seule vraie vigne et féconde, ranimez notre vie.
Sic nos pasce, sic nos munda,
Ut a morte nos secunda
Tua salvet gratia.
Nourrissez-nous, purifiez-nous, et que votre grâce nous préserve de la mort éternelle.
Nam effectus tuae mortis
Nos emundat a peccatis
Per missae mysteria..
Votre mort a pour effet de nous purifier de nos péchés par le mystère de l’autel.
Summæ templum Trinitatis
Sempitemam confer nobis
Gloriam in patria.
Temple de la souveraine Trinité, procurez-nous la gloire éternelle dans la patrie.
Iesu, decus angelorum,
Spoliator infernorum
Humili victoria,
Jésus, gloire des anges, vainqueur de l’enfer à qui, par votre humilité, vous avez arraché sa proie,
Honor caeli, lux sanctorum,
Salus mundi, fons bonorum,
Tibi laus et gloria. Amen.
A vous, lumière des saints, salut du monde, source de tout bien, à vous louange et gloire. Amen.

Livret PDF avec ces deux pièces.

Source : Dom C. Lambot, Dom I. Fransen, L’Office de la Fête-Dieu primitive – Textes & mélodies retrouvées. Editions de Maredsous, 1946. 104 pages.
Ouvrage imprimé pour les festivités du VIIème centenaire de l’institution de la Fête-Dieu à Liège en 1946.

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