Benoît XVI – L’esprit de la musique – Prix de lancement : 20 EUR

Monsieur l’Abbé Iborra, vicaire à Saint-Eugène – Sainte-Cécile, a réuni un très intéressant corpus de textes de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI sur la musique et m’a demandé d’en faire la préface. Afin de vous donner envie d’acheter cet ouvrage, je retranscrit ici cette préface.

Ce livre peut être acheté sur notre site au prix promotionnel de 20 €.
(+ frais de port : 2,80 € pour la France, 5,60 € pour la Communauté européenne et la Suisse, 7,70 € pour le reste du monde).

« Au milieu des nombreuses études « ratzingériennes » qu’il conduit depuis plusieurs années, Monsieur l’Abbé Iborra a conçu l’excellente idée de réunir les différents textes du pape Benoît XVI sur la musique. A première vue, le corpus de textes très divers ainsi rassemblés, pour beaucoup de circonstances, ne se présente certes pas comme un traité de théologie systématique sur la musique en général, ni sur la musique sacrée en particulier. Pourtant, au fil de la lecture de ces différents textes, on découvre que la pensée de Benoît XVI va bien au-delà de la simple expression de sentiments mélomanes. Elle révèle une vision théologique profonde et originale de la valeur de la musique dans le plan de la Rédemption.

Beaucoup de ces textes sont des discours prononcés à l’issue de concerts offerts au Pape. On y lit bien sûr toute la délicate amabilité du Saint-Père envers les interprètes. On le sait musicien ; il n’est dès lors pas foncièrement surprenant – quoique ! – d’y trouver également des analyses musicales – parfois réellement techniques et précises – sur les œuvres qui viennent d’être interprétées devant lui, même si aucun pape ne s’était à ce point livré à cet exercice avant lui. En premier lieu, la grande variété, tant des interprètes que des œuvres jouées dans ces concerts, fournit au Pape l’occasion de souligner combien la musique est un langage universel, le seul selon lui à avoir échappé à la malédiction de la confusion des langues après la Tour de Babel, un langage sans paroles mais pourtant apte à réunir les hommes. A l’adresse des musiciens, le Pape ne manque pas alors de rappeler que la pratique de la musique induit forcément une expérience de communion : chanter ou jouer d’un instrument ensemble nécessite à la fois l’écoute des autres et aussi un nécessaire don de soi. En ce sens, pour le Pape, la pratique de la musique et du chant contient en elle une force éducatrice universelle pour les sociétés humaines.

Au cours de ses études d’anthropologie, le R.P. Marcel Jousse, s.j. (1886 † 1961) avait posé la démonstration que l’homme primitif ne savait que chanter, et que, par conséquence, le langage parlé n’était arrivé que postérieurement, par paresse en quelque sorte, étant donné l’économie énergétique des moyens qu’il mettait en œuvre par rapport au chant. On trouvera dans ces textes de Benoît XVI cette même idée originale qui souligne combien l’homme chantant exerce par la musique la plénitude de son expression, la pleine extension de sa communication, grâce au déploiement de tous ses moyens.

Une fois posé ces aspects civilisationnels, le Pape souligne combien cette force éducatrice de la musique entraîne l’homme vers l’accomplissement d’un objectif esthétique, la recherche du beau. Loin de nier la valeur de cet impératif esthétique, le Pape montre au contraire combien cette quête de l’harmonie sonore ne constitue de fait qu’une facette de la quête fondamentale de l’harmonie ontologique de l’homme avec Dieu, et, partant, avec les autres et avec le cosmos tout entier. Dieu seul est le souverainement bon et le souverainement beau, lui seul peut parfaitement répondre à la quête des universaux – καλὸς κἀγαθός – de la beauté et de la bonté qui est profondément inscrite au cœur de tout être humain.

Au fil des textes, ce chemin, somme toute très philosophique, qui conduit de l’harmonie avec la nature vers l’harmonie avec l’auteur de la création, est lumineusement renversé par Benoît XVI, familier de la lecture que font les Pères de l’Eglise de l’économie du salut : chaque être humain est perçu par le Pape comme un « instrument » entre les mains de la Très-Sainte Trinité, « accordé » par l’Esprit Saint au plan du salut de Dieu pour l’humanité. L’homme nouveau racheté par le Christ devient chant nouveau, il passe de la discordance et de la dissimilitude induites par le péché à la concordance avec le Père éternel. L’homme nouveau racheté emporte avec lui la création toute entière dans sa glorification de la Sainte Trinité.

Dès lors, l’histoire humaine en général et la créativité culturelle en particulier peuvent être désormais lues dans cette perspective du salut. Le Pape ne manque jamais de souligner combien le génie créatif de la musique européenne est le fruit de ses racines chrétiennes. La louange divine des églises chrétiennes a produit puis perfectionné au cours des siècles non seulement les moyens – la notation musicale est ainsi née dès le haut Moyen-Age des cantilations des chantres des cathédrales et des monastères – mais aussi les langages musicaux qui ont progressivement élaboré notre riche patrimoine musical ; la grande musique occidentale est réellement née de la foi chrétienne de l’homme européen. On le sait, ce thème est cher au cœur du pape Benoît XVI, qui n’oppose jamais culte et culture, mais montre au contraire comment l’adoration de Dieu produit la grandeur de l’homme, et partant, la grandeur des réalisations humaines. En corollaire à sa démonstration, le Pape incidemment constate, sans cependant trop s’y attarder, que le processus historique de déstructuration des formes musicales engagé au cours du XXème siècle s’est révélé concomitant des cataclysmes historiques que l’on sait. Il effleure de même l’existence de certaines musiques actuelles et les problématiques qu’elles peuvent engendrer. Aucune musique n’est neutre sur l’être humain, et les implications d’une pratique musicale ont des retentissements aussi bien sur le corps que sur l’âme et l’esprit de l’homme. Loin de contribuer à l’enrichissement de l’individu et à sa pleine intégration dans la création et avec ses semblables, on peut se demander si certaines musiques actuelles ne participeraient pas au contraire à l’appauvrissement de son être profond et à la genèse d’angoisses nouvelles. Le Pape ne s’attarde pas sur ces aspects et préfère clairement valoriser la musique classique et romantique.

Tout de même, cette attention extrême portée à la valeur de la grande musique occidentale – y compris celle purement profane – par un Souverain Pontife constitue quelque part une vraie nouveauté dans le discours de l’Eglise, et, pour ma part une réelle surprise. Alors que ses prédécesseurs (et l’on pourrait pour cela au moins remonter à la fameuse décrétale du Pape Jean XXII Docta Sanctorum Patrum de 1325 sans omettre le motu proprio de saint Pie X sur la musique sacrée Tra le sollecitudini, du 22 novembre 1903) se sont toujours méfiés des dangers de contamination de la musique sacrée par la musique profane, Benoît XVI, loin de renier la grande tradition musicale occidentale, l’assume pleinement, entièrement, y compris dans ses œuvres les plus éloignées du sanctuaire. Ce recueil nous livre des pages admirables où le Pape nous donne des lectures chrétiennes d’œuvres aussi profanes que le Voyage d’Hiver de Schubert, la 6ème symphonie de Bruckner ou la 9ème de Beethoven ! A de nombreuses reprises, Benoît XVI nous invite clairement à vivifier ce vaste patrimoine musical, ossature pour lui de la culture européenne ; il perçoit que la promotion de la créativité et du génie artistique humain forme l’une des armes possibles pour affronter le défi de la sécularisation actuelle, laquelle nie Dieu et son projet d’amour, – et partant, la dignité humaine – en se fondant sur une société qui ne serait réglée que sur le seul profit égoïste.

Un des aspects mis en avant par le Pape dans ce projet de revalorisation du patrimoine européen me touche tout particulièrement : à plusieurs reprises, Benoît XVI appelle au renouveau de la synergie entre l’Orient et l’Occident, afin que l’Europe puisse vivre de nouveau en respirant avec ses « deux poumons », thème cher au bienheureux Jean-Paul II. Cette image avait été primitivement utilisée dans ses lettres par le dramaturge russe Viatcheslav Ivanovitch Ivanov (né à Moscou en 1866 – mort à Rome en 1949), lequel avait paradoxalement déclaré qu’en devenant catholique (dans l’Eglise catholique russe de rit byzantin), il devenait pleinement orthodoxe. Ayant personnellement la joie de chanter tous les dimanches la divine liturgie de saint Jean Chrysostome en slavon puis la messe romaine traditionnelle en latin, je perçois la fécondité de ces deux traditions spirituelles qui irriguent la Chrétienté en notre continent et leur implicite unité substantielle. Au service de deux musiques sacrées profondément ancrées de part et d’autre dans des siècles de traditions cantorales, je souffre aussi particulièrement de l’abâtardissement des formes musicales dans la liturgie, abâtardissement qui n’est qu’un aspect particulier de la perte cruelle du sens du sacré au cours de ces quarante dernières années dans l’Occident catholique. Je ne vais pas m’arrêter ici sur tous les aspects techniques et esthétiques que soulèvent les problèmes actuels de la musique d’Eglise. Il m’apparaît toutefois que l’examen comparé des traditions du chant ecclésiastique en Orient et en Occident pourrait permettre de dégager leurs caractéristiques communes, et, partant, relancer une reconstruction progressive de formes dignes et pérennes, aptes à fonctionner dans nos liturgies contemporaines, tout en continuant à puiser dans un capital multi-séculaire.

C’est sans doute dans cette perspective qu’on pourra lire le premier texte de ce recueil, dans lequel le Pape présente la figure de saint Romanos le Mélode, texte que personnellement je trouve passionnant pour ses implications sur la musique ecclésiastique, et que j’ai découvert ici avec un réel plaisir. Ce texte pourrait se révéler d’accès difficile puisqu’il requiert quelques connaissances précises d’histoire liturgique, mais le Pape le rend très accessible grâce à son admirable sens pédagogique. Saint Romanos le Mélode est au VIème siècle l’un des grands organisateurs du chant ecclésiastique byzantin. Il n’est peut-être pas anodin de noter que saint Romain est du reste sensiblement contemporain d’autres grands organisateurs du chant liturgique : à la même époque, saint Yared en Ethiopie compose puis enseigne les hymnes et la musique qui font toujours les délices des chantres de la liturgie éthiopienne. A la fin de ce même siècle, saint Grégoire le Grand, moine bénédictin puis aprocrisiaire à Constantinople avant que d’être Pape à Rome, fixe les textes liturgiques, reforme la Schola cantorum et organise le chant ecclésiastique pour le rit romain. Il est frappant de constater qu’au même moment, à des points très éloignés de l’univers chrétien, se fait jour la nécessité d’organiser le chant des communautés chrétiennes, en veillant à la formation en leur sein des spécialistes du chant liturgique, les chantres. Ceux-ci auront une double tâche : enseigner la foi par le chant sacré et guider vers l’harmonie par la beauté de leurs cantilènes. Comme le montre bien le Pape dans sa présentation de saint Romanos le Mélode, cette organisation du chant ecclésiastique autour de la figure du chantre est conçue comme une rythmo-catéchèse, une exposition de la foi qui se mémorise plus facilement par le moyen du chant. Mais, pour le Pape, il s’agit aussi plus profondément d’une expression du Verbe divin, autrement dit une manducation de la Parole de Dieu, pour reprendre une expression chère au R.P. Jousse. Au cours des âges, Orient et Occident ont pris des chemins quelques peu divergents : en Orient, l’efflorescence d’une admirable poésie ecclésiastique (dès saint Romanos le Mélode et saint Jean Damascène) a mis surtout l’accent sur l’exposé didactique de la foi mais a fini par faire quasiment disparaître le chant des psaumes et des cantiques scripturaires. L’Occident grégorien en revanche n’a admis qu’avec parcimonie les compositions ecclésiastiques, la base de la prière chantée restant longtemps le psautier, tant à la messe qu’à l’office. L’examen des deux traditions majeures de l’Orient et de l’Occident montre que la proclamation chantée de la foi de l’Eglise et la rumination de l’Ecriture sainte constituent les deux missions majeures assignées au chant ecclésiastique. Indépendamment d’une discussion plus technique et plus poussée sur les formes musicales proprement aptes à remplir une fonction liturgique, on pourra ainsi se demander si les textes composés pour nos liturgies nouvelles remplissent correctement ces deux objectifs.

Le professeur Ratzinger livrait dès 1976, dans le cadre du centenaire de l’Ecole de Musique sacrée de Ratisbonne, une piste de réflexion assez similaire, qui, correctement appliquée, pourrait servir à résorber la crise actuelle de notre musique sacrée. Il montrait que la profession de musicien sacré devait être à la fois pleinement une profession liturgique et pleinement une profession musicale. Il est vrai que les réformes engagées au début du XXème siècle avaient déjà en pratique supprimé les chantres traditionnels qui, véritables acteurs de la liturgie, portaient et transmettaient le savoir musical et sa pratique au sein des paroisses. Cette suppression s’était opérée au profit de chorales de laïques à l’engagement plus diffus. Depuis les années 1970, un amateurisme généralisé s’est de plus imposé un peu partout, devenant quasiment institutionnel, et livrant la musique de l’Eglise aux fluctuations en général peu éclairées de subjectivités personnelles. Le sens pleinement liturgique de la musique sacrée comme partie intégrante de la liturgie chrétienne, pourtant rappelé fermement par le concile de Vatican II, a disparu de la conscience d’une large partie du clergé comme des fidèles. Il est triste d’entendre dès lors le reproche fréquent – mais justifié – que nous font désormais nos frères séparés d’Orient : « les orthodoxes chantent la messe, les catholiques chantent pendant la messe ».

Benoît XVI possède une conscience aigüe de la crise actuelle de la musique sacrée, crise qui n’est qu’un versant de la crise de la liturgie, qu’il analyse depuis au moins ses Entretiens sur la foi de 1985. Dans ce recueil de textes sur la musique, le Pape rappelle à plusieurs reprises combien l’écoute de la Messe en Ut mineur de Mozart dans son église paroissiale de campagne avait éveillé son âme d’enfant à la grâce et à la beauté de Dieu. La beauté de la musique exécutée alors contribuait à réaliser le « ciel sur la terre » que devrait constituer toute liturgie chrétienne. Au travers de ces textes sur la musique, nous découvrons que Benoît XVI ne cherche pas tant à déplorer la situation actuelle – amplement connue – qu’à proposer une pédagogie profondément positive. En effet, loin de vouloir édicter des prescriptions contraignantes pour tenter de rétablir une situation critique, Benoît XVI cherche avant tout à promouvoir – par son exemple et sa prédication – le retour de la beauté dans la liturgie. Cette beauté, nous l’avons vu, il la conçoit comme un chemin vers Dieu, source de tout bien, tout autant qu’une manifestation épiphanique de la grâce et un avant-goût du ciel. Cette pédagogie positive du Pape s’inscrit dans plusieurs actes marquants de son pontificat. La nomination de Mgr Guido Marini comme maître des cérémonies pontificales en octobre 2007 a très certainement constitué l’un d’entre eux, les messes papales retrouvant progressivement une beauté et une dignité qui s’en étaient par trop écarté dans le passé récent. Dans le domaine plus spécifique de la musique sacrée, l’élévation au cardinalat en novembre 2010 de Mgr Domenico Bartolucci, maître perpétuel du Chœur pontifical de la chapelle Sixtine et les nombreux éloges adressés au vieux maître pour consacrer la qualité de son œuvre (on en trouvera plusieurs dans ce recueil) constitue elle aussi une étape marquante de cette même pédagogie.

Plus fondamentalement, le Pape cherche à définir ce qui constitue la nature profonde du chant liturgique. Il se réfère en cela constamment à son patron, saint Benoît, père des moines de l’Occident, lequel rappelle dans sa règle la parole du psalmiste, lorsqu’il cherche à définir ce qu’est l’office divin : Coram angelis psallam Tibi, Domine (Psaume 138, 1) – Devant les Anges, je chanterai pour Toi, Seigneur. L’homme est créé non pour la satisfaction égoïste de ses besoins, mais pour la louange de Dieu, en face de la cour angélique, louange qui le tourne vers une altérité salvatrice & gratuite propre a vraiment le libérer de lui-même ; la musique du cosmos et l’adoration de la majesté divine deviennent dès lors la même réalité. En son être même, l’homme est louange.

En tant que chanteur, je peux témoigner de l’expérience de communion que procure la musique, expérience que le Pape met en lumière au travers de ces textes. Je suis aussi certain que les lecteurs de cet ouvrage l’on déjà expérimentée à un degré ou un autre au cours de leurs existences. De plus, en chantant dans un chœur liturgique dédié à la louange de Dieu, cette communion naturelle se voit sans doute poussée encore plus loin : entre chanteurs, nous partageons sans doute plus que de simples notes de musique, plus qu’un simple plaisir musical et esthétique : un vrai lien spirituel se construit entre nous office après office, dans notre commune louange du Dieu Trinitaire (et j’espère que cela s’entend aussi quelque part dans notre chant !). La recherche d’une beauté formelle ne constitue pas le but ultime de notre travail musical, elle n’est qu’un moyen pour glorifier le Créateur à la face des Anges.

Pour conclure, je voudrais faire part ici de mon profond éblouissement face à la bonté proprement surnaturelle qui se dégage de ces quelques textes de notre Pape. Celui-ci porte particulièrement bien son nom de règne, il est véritablement le Benedictus, celui qui dit du bien, celui qui bénit. Nulle part le lecteur ne trouvera dans ces textes de condamnations ou de crispations étroites, ou encore d’appels à se défendre face à des enjeux pourtant pressants. Au contraire il lira le verbe toujours positif d’une nature rachetée, lumineusement épanouie sous la grâce de Dieu.

Benedictus qui venit in nomine Domini – Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »

Henri Adam de Villiers
Maître de chapelle
Paroisses catholique russe de la Très-Sainte Trinité
& de Saint-Eugène – Sainte-Cécile

Stock épuisé

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3 réponses à Benoît XVI – L’esprit de la musique – Prix de lancement : 20 EUR

  1. Tous les exemplaires sont partis ! :-)

  2. Bertrand Renard dit :

    Y aura-t-il une réédition ?

  3. Les exemplaires dont nous disposions à Saint-Eugène sont partis très vite, mais le livre est toujours disponible sur le site de l’éditeur :
    http://www.editionsartege.fr/t_livre/l-esprit-de-la-musique-benoit-xvi-9782360400508-68684.asp

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