« Templum Dei, templum Dei » – saint Jean XXIII sur le respect dû aux lieux saints

Saint Jean XXIII demande aux fidèles de ne pas applaudir dans les églises :

Le quatrième dimanche de Carême, le Pape Jean XXIII était une fois de plus au milieu de la foule, à Ostie (environ 30 kilomètres au sud-ouest de Rome). Des milliers de personnes attendaient le long de la rue, sur la place, dans l’église. Ils voulaient le voir, pour l’applaudir. Ils ne savaient pas que par la suite, il les menacerait, d’une manière débonnaire, avec sa manière simple, spontanée, familière de parler :

« Je suis très heureux d’être venu ici. Mais si je dois exprimer un souhait, c’est que dans l’église, vous ne criez pas, que vous ne tapiez pas dans vos mains, et que vous ne saluez même pas le pape, parce que « Templum Dei, templum Dei » (« Le temple de Dieu est le temple de Dieu »).

Maintenant, si vous êtes heureux d’être dans cette belle église, vous devez savoir que le Pape est aussi heureux de voir ses enfants. Mais dès qu’il voit ses bons enfants, il ne va certainement pas applaudir devant leur visage. Et celui qui se tient devant vous est le successeur de saint Pierre. »

Saint Jean XXIII sur la sedia gestatoria

R.P. Marcel Jousse, s.j. – Cours inaugural à l’Ecole d’anthropologie de Paris

Le R.P. Marcel Jousse, s.j. (1886 † 1961), a développé une vision anthropologique profondément originale. Son étude anthropologie du geste humain débouche sur une anthropologie du langage comme rejeu mimé du réel. Marcel Jousse, par ses études sur le langage, s’est plus particulièrement intéressé aux systèmes de transmission par l’oral, et tout particulièrement à l’enseignement évangélique du Christ.

L’étude de l’œuvre immense de Marcel Jousse intéressera quiconque veut comprendre ce qu’est véritablement une tradition : Jousse en effet nous permets de découvrir les enjeux profonds et les moyens d’une transmission traditionnelle d’un savoir. Partant, j’encourage toute personne qui désire étudier en profondeur les traditions liturgiques anciennes dans l’Eglise à découvrir les visions véritablement bouleversantes du R.P Jousse, visions qui renouvellent nos perceptions sur le langage et l’écriture, sur la tradition orale, finalement sur la constitution même de l’homme et de son langage, mais aussi sur la Trinité du Père, du Verbe & du Saint-Esprit, dont l’homme est créé à l’image et à la ressemblance : le Parlant, la Parole & le Souffle.

Dans cette vidéo, l’acteur Gérard Rouzier rejoue l’un des cours les plus fameux de Marcel Jousse, son premier cours à l’Ecole d’anthropologie de Paris. Jousse a peu écrit, mais son assistante Gabrielle Baron transcrivait fidèlement ses cours. Elle a mis en forme cet enseignement en trois ouvrages publiés après la mort de Marcel Jousse : L’Anthropologie du Geste, La Manducation de la Parole, et Le Parlant, la Parole & le Souffle.

Page Wikipedia sur Marcel Jousse.

Le vrai but de la vie chrétienne consiste en l’acquisition du Saint-Esprit de Dieu

Saint Séraphim de Sarov
L’entretien avec Motovilov

(que le starets avait guéri)

C’était un jeudi. Le ciel était gris. La terre était couverte de neige et d’épais flocons continuaient à tourbillonner lorsque le Père Séraphim engagea notre conversation dans une clairière, près de son « Petit Ermitage » face à la rivière Sarovka coulant au pied de la colline. Il me fit asseoir sur le tronc d’un arbre qu’il venait d’abattre et lui-même s’accroupit en face de moi.

– Le Seigneur m’a révélé, dit le grand starets, que depuis votre enfance vous désiriez savoir quel était le but de la vie chrétienne et que vous aviez maintes fois interrogé à ce sujet des personnages même haut placés dans la hiérarchie de l’Église.

Je dois dire que dès l’âge de douze ans cette idée me poursuivait et qu’effectivement j’avais posé la question à plusieurs personnalités ecclésiastiques sans jamais recevoir de réponse satisfaisante. Le starets l’ignorait.

– Mais personne, continua le Père Séraphim, ne vous a rien dit de précis. On vous conseillait d’aller à l’église, de prier, de vivre selon les commandements de Dieu, de faire le bien – tel, disait-on, était le but de la vie chrétienne. Certains même désapprouvaient votre curiosité, la trouvant déplacée et impie. Mais ils avaient tort. Quant à moi, misérable Séraphim, je vous expliquerai maintenant en quoi ce but réellement consiste.

Le vrai but de la vie chrétienne consiste en l’acquisition du Saint-Esprit de Dieu.

La prière, le jeûne, les veilles et autres activités chrétiennes, aussi bonnes qu’elles puissent paraître en elles-mêmes, ne constituent pas le but de la vie chrétienne, tout en aidant à y parvenir. Le vrai but de la vie chrétienne consiste en l’acquisition du Saint-Esprit de Dieu. Quant à la prière, au jeûne, aux veilles, à l’aumône et toute autre bonne action faite au nom du Christ, ce ne sont que des moyens pour l’acquisition du Saint-Esprit.

Au nom du Christ

Remarquez que seule une bonne action faite au nom du Christ nous procure les fruits du Saint-Esprit. Tout ce qui n’est pas fait en son Nom, même le bien, ne nous procure aucune récompense dans le siècle à venir, et en cette vie non plus ne nous donne pas la grâce divine. C’est pourquoi le Seigneur Jésus Christ disait : « Celui qui n’amasse pas avec moi dissipe » (Luc 11, 23).

On est pourtant obligé d’appeler une bonne action « amassage » ou récolte, car même si elle n’est pas faite au Nom du Christ, elle reste bonne. L’Écriture dit : « En toute nation celui qui craint Dieu et pratique la justice lui est agréable » (Actes 10, 35). Le centurion Corneille, qui craignait Dieu et agissait selon la justice, fut visité pendant qu’il était en prière, par un ange du Seigneur qui lui dit : « Envoie des hommes à Joppé chez Simon le corroyeur, tu y trouveras un certain Pierre qui te fera entendre des paroles de vie éternelle par lesquelles tu seras sauvé, toi et toute ta maison » (Actes 10, 5).

On voit donc que le Seigneur emploie ses moyens divins pour permettre à un tel homme de ne pas être privé, dans l’éternité, de la récompense qui lui est due. Mais pour l’obtenir il faut que dès ici-bas il commence par croire en Notre Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu descendu sur terre pour sauver les pécheurs, ainsi que par acquérir la grâce du Saint-Esprit qui introduit dans nos coeurs le Royaume de Dieu et nous fraye le chemin de la béatitude du siècle à venir. Là s’arrête la satisfaction que procurent à Dieu les bonnes actions qui ne sont pas commises au Nom du Christ. Le Seigneur nous donne les moyens de les parachever. A l’homme d’en profiter ou non. C’est pourquoi le Seigneur a dit aux Juifs « Si vous étiez des aveugles, vous seriez sans péché mais vous dites : « Nous voyons ! » Votre péché demeure » (Jean 9, 41). Quand un homme comme Corneille dont l’oeuvre qui n’a pas été faite au Nom du Christ mais qui a été agréable à Dieu, se met à croire en son Fils, cette oeuvre lui est comptée comme faite au Nom du Christ, à cause de sa foi en lui (Hebreux 11, 6). Dans le cas contraire, l’homme n’a pas le droit de se plaindre que le bien accompli ne lui a pas été profitable. Cela n’arrive jamais quand une bonne action a été faite au Nom du Christ, car le bien accompli en son Nom apporte non seulement une couronne de gloire dans le siècle à venir, mais dès ici-bas remplit l’homme de la grâce du Saint-Esprit, comme il a été dit « Dieu donne l’Esprit sans mesure. Le Père aime le Fils ; il a tout remis entre ses mains » (Jean 3, 34-35).

L’acquisition du Saint-Esprit

C’est donc dans l’acquisition de cet Esprit de Dieu que consiste le vrai but de notre vie chrétienne, tandis que la prière, les veilles, le jeûne, l’aumône et les autres actions vertueuses faites au Nom du Christ ne sont que des moyens pour l’acquérir.

– Comment l’acquisition ? demandai-je au Père Séraphim. Je ne comprends pas très bien.

– L’acquisition, c’est la même chose que l’obtention. Vous savez ce que c’est que d’acquérir de l’argent ? Pour le Saint-Esprit, c’est pareil. Pour les gens du commun, le but de la vie consiste en l’acquisition d’argent – le gain. Les nobles, en plus, désirent obtenir des honneurs, des marques de distinction et autres récompenses accordées pour des services rendus à l’État. L’acquisition du Saint-Esprit est aussi un capital, mais un capital éternel, dispensateur de grâces ; très semblable aux capitaux temporels, et qui s’obtient par les mêmes procédés. Notre Seigneur Jésus Christ, Dieu-Homme, compare notre vie à un marché et notre activité sur terre à un commerce. Il nous recommande à tous « Négociez jusqu’à ce que je vienne, en économisant le temps, car les jours sont incertains » (Luc 19,12-13 ; Éphésiens 5, 15-16), autrement dit : Dépêchez-vous d’obtenir des biens célestes en négociant des marchandises terrestres. Ces marchandises terrestres ne sont autres que les actions vertueuses faites au Nom du Christ et qui nous apportent la grâce du Saint-Esprit.

La parabole des vierges

Dans la parabole des vierges sages et des vierges folles (Matthieu 25, 1-13) quand ces dernières manquèrent d’huile, il leur fut dit : « Allez en acheter au marché. » Mais en revenant, elles trouvèrent la porte de la chambre nuptiale close et ne purent entrer. Certains estiment que le manque d’huile chez les vierges folles symbolise l’insuffisance d’actions vertueuses faites dans le courant de leur vie. Une telle interprétation n’est pas entièrement juste. Quel manque d’actions vertueuses pouvait-il y avoir puisqu’elles étaient appelées vierges, quoique folles ? La virginité est une haute vertu, un état quasi-angélique, pouvant remplacer toutes les autres vertus. Moi, misérable, je pense qu’il leur manquait justement le Saint-Esprit de Dieu. Tout en pratiquant des vertus, ces vierges, spirituellement ignorantes, croyaient que la vie chrétienne consistait en ces pratiques. Nous avons agi d’une façon vertueuse, nous avons fait oeuvre pie, pensaient-elles, sans se soucier si, oui ou non, elles avaient reçu la grâce du Saint-Esprit. De ce genre de vie, basé uniquement sur la pratique des vertus morales, sans un examen minutieux pour savoir si elles nous apportent – et en quelle quantité – la grâce de l’Esprit de Dieu, il a été dit dans les livres patristiques : « Certaines voies qui paraissent bonnes au début conduisent à l’abîme infernal » (Proverbes 14, 12).

En parlant de ces vierges, Antoine le Grand dit dans ses Épîtres aux Moines : « Beaucoup de moines et de vierges ignorent complètement la différence qui existe entre les trois volontés agissant à l’intérieur de l’homme. La première est la volonté de Dieu, parfaite et salvatrice ; la deuxième – notre volonté propre, humaine, qui, en soi, n’est ni néfaste ni salvatrice ; tandis que la troisième – diabolique – est tout à fait néfaste. C’est cette troisième volonté ennemie qui oblige l’homme soit à ne pas pratiquer la vertu du tout, soit à la pratiquer par vanité, ou uniquement pour le « bien », et non pour le Christ. La deuxième, notre volonté propre, nous incite à satisfaire nos mauvais instincts ou, comme celle de l’ennemi, nous apprend à faire le « bien » au nom du bien, sans se soucier de la grâce qu’on peut acquérir. Quant à la troisième volonté, celle de Dieu, salvatrice, elle consiste à nous apprendre à faire le bien uniquement dans le but d’acquérir le Saint-Esprit, trésor éternel, inépuisable, que rien au monde n’est digne d’égaler. »

C’est justement la grâce du Saint-Esprit symbolisée par l’huile, qui faisait défaut aux vierges folles. Elles sont appelées « folles » parce qu’elles ne se souciaient pas du fruit indispensable de la vertu qui est la grâce de l’Esprit-Saint sans laquelle personne ne peut être sauvé, car « toute âme est vivifiée par le Saint-Esprit afin d’être illuminée par le mystère sacré de l’Unité Trinitaire » (Antienne avant l’Évangile des matines). Le Saint-Esprit lui-même vient habiter nos âmes, et cette résidence en nous du Tout-Puissant, la coexistence en nous de son Unité Trinitaire avec notre esprit ne nous est donnée qu’à condition de travailler par tous les moyens en notre pouvoir à l’obtention de cet Esprit-Saint qui prépare en nous un lieu digne de cette rencontre, selon la parole immuable de Dieu : « Je viendrai et j’habiterai en eux, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple » (Apocalypse 3, 20 ; Jean 14, 23). C’est cela, l’huile que les vierges sages avaient dans leurs lampes, huile capable de brûler longtemps, haut et clair, permettant d’attendre l’arrivée, à minuit, de l’Époux et d’entrer, avec lui, dans la chambre nuptiale de la joie éternelle.

Quant aux vierges folles, voyant que leurs lampes risquaient de s’éteindre, elles allèrent au marché, mais n’eurent pas le temps de revenir avant la fermeture de la porte. Le marché – c’est notre vie. La porte de la chambre nuptiale, fermée et interdisant l’accès à l’Époux – c’est notre mort humaine ; les vierges – sages et folles – sont des âmes chrétiennes. L’huile ne symbolise pas nos actions, mais la grâce par l’entremise de laquelle le Saint-Esprit emplit notre être, transformant ceci en cela : le corruptible en l’incorruptible, la mort psychique en vie spirituelle, les ténèbres en lumière, l’étable où sont enchaînées, comme des bêtes, nos passions, en temple de Dieu, en chambre nuptiale où nous rencontrons Notre Seigneur, Créateur et Sauveur, Époux de nos âmes. Grande est la compassion que Dieu a pour notre malheur, c’est-à-dire pour notre négligence envers sa sollicitude. Il dit : Je suis à la porte et je frappe… » (Apocalypse 3,20), entendant par « porte » le courant de notre vie pas encore arrêté par la mort.

La prière

Oh ! que j’aimerais, ami de Dieu, qu’en cette vie vous soyez toujours en l’Esprit-Saint. « Je vous jugerai dans l’état dans lequel je vous trouverai » dit le Seigneur (Matthieu 24, 42 ; Marc 13, 33-37 ; Luc 19, 12 et suivants). Malheur, grand malheur s’il nous trouve appesantis par les soucis et les peines terrestres, car qui peut endurer son courroux et qui peut lui résister ? C’est pourquoi il a été dit : « Veillez et priez pour ne pas être induit en tentation » (Matthieu 26, 41), autrement parlant pour ne pas être privé de l’Esprit de Dieu, car les veilles et la prière nous donnent sa grâce.

Il est certain que toute bonne action faite au Nom du Christ confère la grâce du Saint-Esprit, mais la prière plus que toute autre chose, étant toujours à notre disposition. Vous auriez, par exemple, envie d’aller à l’église, mais l’église est loin, ou l’office est terminé ; vous auriez envie de faire l’aumône, mais vous ne voyez pas de pauvre, ou vous n’avez pas de monnaie ; vous voudriez rester vierge, mais vous n’avez pas assez de force pour cela, à cause de votre constitution ou à cause des embûches de l’ennemi auxquelles la faiblesse de votre chair humaine ne vous permet pas de résister ; vous voudriez peut-être trouver une autre bonne action à faire au Nom du Christ, mais vous n’avez pas assez de force pour cela, ou l’occasion ne se présente pas. Quant à la prière, rien de tout cela ne l’affecte : chacun a toujours la possibilité de prier, le riche comme le pauvre, le notable comme l’homme du commun, le fort comme le faible, le bien portant comme le malade, le vertueux comme le pécheur.

On peut juger de la puissance de la prière, même pécheresse, sortant d’un coeur sincère, par l’exemple suivant rapporté par la Sainte Tradition : à la demande d’une malheureuse mère qui venait de perdre son fils unique, une courtisane qu’elle rencontra sur son chemin, touchée par le désespoir maternel, osa crier vers le Seigneur, toute souillée qu’elle était encore par son péché : « Non à cause de moi, horrible pécheresse, mais à cause des larmes de cette mère pleurant son fils tout en croyant fermement en ta miséricorde et en ta Toute-Puissance, ressuscite-le, Seigneur ! » Et le Seigneur le ressuscita (cf. Luc 7, 11-15).

Telle, ami de Dieu, est la puissance de la prière. Plus que toute autre chose elle nous donne la grâce de l’Esprit de Dieu et plus que tout elle est toujours à notre portée. Bienheureux serons-nous lorsque Dieu nous trouvera veillants, dans la plénitude des dons de son Esprit-Saint. Nous pourrons alors espérer être ravis sur les nuées à la rencontre de Notre Seigneur venant dans les airs revêtu de puissance et de gloire juger les vivants et les morts et donner à chacun son dû. […]

Voir Dieu

– Père, lui dis-je, vous parlez toujours de l’acquisition de la grâce du Saint-Esprit comme le but de la vie chrétienne. Mais comment puis-je la reconnaître ? Les bonnes actions sont visibles. Mais l’Esprit-Saint peut-il être vu ? Comment puis-je savoir si, oui ou non, il est en moi ?

– A l’époque où nous vivons, répondit le starets, on est parvenu à une telle tiédeur dans la foi, à une telle insensibilité à l’égard de la communion avec Dieu, qu’on s’est éloigné presque totalement de la vraie vie chrétienne. Des passages de l’Écriture sainte nous paraissent étranges aujourd’hui, par exemple quand l’Esprit-Saint, par la bouche de Moïse, dit  » Adam voyait Dieu se promenant au paradis  » (Genèse 3, 8), ou quand nous lisons chez l’Apôtre Paul qu’il a été empêché par l’Esprit-Saint d’annoncer la parole en Asie, mais que l’Esprit l’accompagna lorsqu’il se rendit en Macédoine (Actes 16, 6-9). Dans beaucoup d’autres passages de l’Écriture Sainte il est, à maintes reprises, question de l’apparition de Dieu aux hommes. […]

L’action du Saint-Esprit et celle du Malin

Je dois encore, moi, misérable Séraphim, vous expliquer, ami de Dieu, en quoi consiste la différence entre l’action du Saint-Esprit prenant mystérieusement possession des coeurs de ceux qui croient en notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ et l’action ténébreuse du péché qui vient en nous comme un voleur, à l’instigation du Démon.

Le Saint-Esprit nous remet en mémoire les paroles du Christ et travaille de concert avec lui, guidant nos pas, solennellement et joyeusement, dans la voie de la paix. Tandis que les agissements de l’esprit diabolique, opposé au Christ, nous incitent à la révolte et nous rendent esclaves de la luxure, de la vanité et de l’orgueil.

« En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit en moi ne mourra jamais » (Jean 6, 47). Celui qui par sa foi au Christ est en possession de l’Esprit-Saint, même ayant commis par faiblesse humaine un quelconque péché causant la mort de son âme, ne mourra pas pour toujours, mais sera ressuscité par la grâce de Notre Seigneur Jésus Christ qui a pris sur lui les péchés du monde et qui donne gratuitement grâce sur grâce.

C’est en parlant de cette grâce manifestée au monde entier et à notre genre humain par le Dieu-Homme que l’Évangile dit : « De tout être il était la vie, et la vie était la lumière des hommes » et ajoute : « La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres n’ont pu l’atteindre » (Jean 1, 4-5). Ce qui veut dire que la grâce du Saint-Esprit reçue au baptême au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, malgré les chutes peccamineuses, malgré les ténèbres entourant notre âme, continue à luire dans notre coeur de son éternelle lumière divine à cause des inestimables mérites du Christ. Face à un pécheur endurci, cette lumière du Christ dit au Père : « Abba, Père, que ta colère ne s’enflamme pas contre cet endurcissement. » Et ensuite, quand le pécheur se sera tourné vers le repentir, elle effacera complètement les traces des crimes commis, revêtant l’ancien pécheur d’un vêtement d’incorruptibilité tissé de la grâce de cet Esprit-Saint de l’acquisition duquel tout le temps je vous parle.

La grâce du Saint-Esprit est Lumière

Encore il faut que je vous dise, afin que vous compreniez mieux ce qu’il faut entendre par la grâce divine, comment on peut la reconnaître, comment elle se manifeste chez les hommes qu’elle éclaire : La grâce du Saint-Esprit est Lumière.

Toute l’Écriture sainte en parle. David, l’ancêtre du Dieu-Homme, a dit : « Une lampe sous mes pieds, ta parole, une lumière sur ma route » (Psaume 118, 105). En d’autres termes, la grâce du Saint-Esprit que la loi révèle sous la forme des commandements divins est mon luminaire et ma lumière, et si ce n’était cette grâce du Saint-Esprit « qu’avec tant de peine je m’efforce d’acquérir, m’enquêtant sept fois par jour de sa vérité » (Psaume 118, 164) comment parmi les nombreux soucis inhérents à mon rang royal pourrais-je trouver en moi une seule étincelle de lumière pour m’éclairer sur le chemin de la vie enténébrée par la haine de mes ennemis ? »

En effet, le Seigneur a souvent montré, en présence de nombreux témoins, l’action de la grâce du Saint-Esprit sur des hommes qu’il avait éclairés et enseignés par de grandioses manifestations. Rappelez-vous Moïse après son entretien avec Dieu sur le Mont Sinaï (Ex 34,30-35). Les hommes ne pouvaient pas le regarder, tellement son visage brillait d’une lumière extraordinaire. il était même obligé de se montrer au peuple la face recouverte d’un voile. Rappelez-vous la Transfiguration du Seigneur sur le Thabor : « Il fut transfiguré devant eux et ses vêtements devinrent blancs comme neige… et ses disciples effrayés tombèrent la face contre terre. » Lorsque Moïse et Élie apparurent revêtus de la même lumière « un nuage les recouvrit afin qu’ils ne soient pas aveuglés » (Matthieu 17, 1-8 ; Marc 9, 2-8 ; Luc 9, 28-37). C’est ainsi que la grâce du Saint-Esprit de Dieu apparaît dans une lumière ineffable à ceux à qui Dieu manifeste son action.

Présence du Saint-Esprit

– Comment alors, demandai-je au Père Séraphim, pourrais-je reconnaître en moi la présence de la grâce du Saint-Esprit ? »

– C’est fort simple, répondit-il. Dieu dit : « Tout est simple pour celui qui acquiert la Sagesse » (Proverbes 14, 6). Notre malheur, c’est que nous ne la recherchons pas, cette Sagesse divine qui, n’étant pas de ce monde, n’est pas présomptueuse. Pleine d’amour pour Dieu et pour le prochain, elle façonne l’homme pour son salut. C’est en parlant de cette Sagesse que le Seigneur a dit : « Dieu veut que tous soient sauvés et parviennent à la Sagesse de la vérité » (1 Timothée 2, 4). A ses Apôtres qui manquaient de cette Sagesse, il dit « Combien vous manquez de Sagesse ! N’avez-vous pas lu les Écritures ? » (Luc 24, 25-27). Et l’Évangile dit qu’il « leur ouvrit l’intelligence afin qu’ils puissent comprendre les Écritures ». Ayant acquis cette Sagesse, les Apôtres savaient toujours si, oui ou non, l’Esprit de Dieu était avec eux et, remplis de cet Esprit, affirmaient que leur oeuvre était sainte et agréable à Dieu. C’est pourquoi, dans leurs Épîtres, ils pouvaient écrire : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous… » (Actes 15, 28), et c’est seulement persuadés qu’ils étaient de sa présence sensible, qu’ils envoyaient leurs messages. Alors, ami de Dieu, vous voyez comme c’est simple ?

Je répondis :

– Quand même, je ne comprends pas comment je peux être absolument sûr de me trouver dans l’Esprit-Saint ? Comment puis-je moi-même déceler en moi sa manifestation ?  »

Le Père Séraphim répondit :

– Je vous ai déjà dit que c’était très simple et je vous ai expliqué en détail comment les hommes se trouvaient dans l’Esprit-Saint et comment il fallait comprendre sa manifestation en nous… Que vous faut-il encore ?

– Il me faut, répondis-je, le comprendre vraiment bien…

La lumière incréée

Alors le Père Séraphim me prit par les épaules et les serrant très fort dit :

– Nous sommes tous les deux, toi et moi, en la plénitude de l’Esprit-Saint. Pourquoi ne me regardes-tu pas ?

– Je ne peux pas, Père, vous regarder. Des foudres jaillissent de vos yeux. Votre visage est devenu plus lumineux que le soleil. J’ai mal aux yeux…

Le Père Séraphim dit :

– N’ayez pas peur, ami de Dieu. Vous êtes devenu aussi lumineux que moi. Vous aussi vous êtes à présent dans la plénitude du Saint-Esprit, autrement vous n’auriez pas pu me voir.

Inclinant sa tête vers moi, il me dit à l’oreille :

– Remerciez le Seigneur de nous avoir accordé cette grâce indicible. Vous avez vu – je n’ai même pas fait le signe de la croix. Dans mon coeur, en pensée seulement, j’ai prié « Seigneur, rends-le digne de voir clairement, avec les yeux de la chair, la descente de l’Esprit-Saint, comme à tes serviteurs élus lorsque tu daignas leur apparaître dans la magnificence de ta gloire ! » Et immédiatement Dieu exauça l’humble prière du misérable Séraphim. Comment ne pas le remercier pour ce don extraordinaire qu’à tous les deux il nous accorde ? Ce n’est même pas toujours aux grands ermites que Dieu manifeste ainsi Sa grâce. Comme une mère aimante, cette grâce a daigné consoler votre coeur désolé, à la prière de la Mère de Dieu elle-même… Mais pourquoi même regardez-vous pas dans les yeux ? Osez me regarder sans crainte ; Dieu est avec nous.

Après ces paroles, je levai les yeux sur son visage et une peur plus grande encore s’empara de moi. Imaginez-vous au milieu du soleil, dans l’éclat le plus fort de ses rayons de midi, le visage d’un homme qui vous parle. Vous voyez le mouvement de ses lèvres, l’expression changeante de ses yeux, vous entendez le son de sa voix, vous sentez la pression de ses mains sur vos épaules, mais en même temps vous n’apercevez ni ses mains, ni son corps, ni le vôtre, rien qu’une étincelante lumière se propageant tout autour, à une distance de plusieurs mètres, éclairant la neige qui recouvrait la prairie et tombait sur le grand starets et sur moi-même. Peut-on se représenter la situation dans laquelle je me trouvais alors ?

– Que sentez-vous maintenant ? demanda le Père Séraphim.

– Je me sens extraordinairement bien.

– Comment « bien » ? Que voulez-vous dire par « bien » ?

– Mon âme est remplie d’un silence et d’une paix inexprimables.

– C’est là, ami de Dieu, cette paix dont le Seigneur parlait lorsqu’il disait à ses disciples : « Je vous donne ma paix, non comme le monde la donne. C’est moi qui vous la donne. Si vous étiez de ce monde, ce monde vous aimerait. Mais je vous ai élus et le monde vous hait. Soyez sans crainte pourtant, car j’ai vaincu le monde » (Jean 14, 27 ; 15, 19 ; 16, 33). C’est à ces hommes, élus par Dieu mais haïs par le monde, que Dieu donne la paix que vous ressentez à présent, « cette paix, dit l’Apôtre, qui dépasse tout entendement » (Philippiens 4, 7). L’Apôtre l’appelle ainsi parce qu’aucune parole ne peut exprimer le bien-être spirituel qu’elle fait naître dans les coeurs des hommes où le Seigneur l’implante. Lui-même l’appelle sa paix (Jean 14, 27). Fruit de la générosité du Christ et non de ce monde, aucun bonheur terrestre ne peut la donner. Envoyée d’en-haut par Dieu lui-même, elle est la Paix de Dieu… Que sentez-vous encore ?

– Une douceur extraordinaire.

– C’est la douceur dont parlent les Écritures. « Ils boiront le breuvage de ta maison et tu les désaltéreras par les torrent de ta douceur » (Psaume 35, 9). Elle déborde de notre coeur, s’écoule dans nos veines, procure une sensation de délice inexprimable… Que sentez-vous encore ?

– Une joie extraordinaire dans tout mon coeur.

– Quand le Saint-Esprit descend sur l’homme avec la plénitude de ses dons, l’âme humaine est remplie d’une joie indescriptible, le Saint-Esprit recréant dans la joie tout ce qu’il effleure. C’est de cette joie que le Seigneur parle dans l’Évangile lorsqu’il dit : « Une femme qui enfante est dans la douleur, son heure étant venue. Mais ayant mis un enfant au monde, elle ne se souvient plus de la douleur, tellement sa joie est grande. Vous aussi, vous aurez à souffrir dans ce monde, mais quand je vous visiterai vos coeurs seront dans la joie, personne ne pourra vous la ravir » (Jean 16, 21-22).

Toute grande et consolante qu’elle soit, la joie que vous ressentez en ce moment, n’est rien en comparaison de celle dont le Seigneur a dit, par l’entremise de son Apôtre : « La joie que Dieu réserve à ceux qui l’aiment est au-delà de tout ce qui peut être vu, entendu et ressenti par le coeur de l’homme en ce monde  » (1 Corinthiens 2, 9). Ce qui nous est accordé à présent n’est qu’un acompte de cette joie suprême. Et si, dès maintenant, nous ressentons douceur, jubilation et bien-être, que dire de cette autre joie qui nous est réservée au ciel, après avoir, ici-bas, pleuré ? Vous avez déjà assez pleuré dans votre vie et voyez quelle consolation dans la joie le Seigneur, dès ici-bas, vous donne. C’est à nous maintenant, ami de Dieu, d’œuvrer de toutes nos forces pour monter de gloire en gloire et à « constituer cet Homme parfait, dans la force de l’âge, qui réalise la plénitude du Christ » (Éphésiens 4, 13). « Ceux qui espèrent dans le Seigneur renouvellent leurs forces, il leur vient des ailes comme aux aigles, ils courent sans lassitude et marchent sans fatigue » (Isaïe 40, 31). « Ils marcheront de hauteur en hauteur et Dieu leur apparaîtra dans Sion » (Psaume 83, 8). C’est alors que notre joie actuelle, petite et brève, se manifestera dans toute sa plénitude et personne ne pourra nous la ravir, remplis que nous serons d’indicibles voluptés célestes… Que ressentez-vous encore, ami de Dieu ?

– Une chaleur extraordinaire.

– Comment, une chaleur ? Ne sommes-nous pas dans la forêt, en plein hiver ? La neige est sous nos pieds, nous en sommes couverts, et elle continue de tomber… De quelle chaleur s’agit-il ?

– D’une chaleur comparable à celle d’un bain de vapeur.

– Et l’odeur est-elle comme au bain ?

– Oh non ! Rien sur terre ne peut se comparer à ce parfum. Du temps où ma mère vivait encore j’aimais danser et quand j’allais au bal, elle m’aspergeait de parfums qu’elle achetait dans les meilleurs magasins de Kazan et payait fort cher. Leur odeur n’était pas comparable à ces aromates.

Le Père Séraphim sourit.

– Je le sais, mon ami, aussi bien que vous, et c’est exprès que je vous questionne. C’est bien vrai – aucun parfum terrestre ne peut être comparé à la bonne odeur que nous respirons en ce moment – la bonne odeur du Saint-Esprit. Qu’est-ce qui peut, sur terre, lui être semblable ? Vous avez dit tout à l’heure qu’il faisait chaud, comme au bain. Mais regardez, la neige dont nous sommes couverts, vous et moi, ne fond pas, ainsi que celle qui est sous nos pieds. La chaleur n’est donc pas dans l’air, mais à l’intérieur de nous-mêmes. Elle est cette chaleur que l’Esprit-Saint nous fait demander dans la prière : « Que ton Saint-Esprit nous réchauffe ! » Cette chaleur permettait aux ermites, hommes et femmes, de ne pas craindre le froid de l’hiver, enveloppés qu’ils étaient, comme dans un manteau de fourrure, dans un vêtement tissé par l’Esprit-Saint.

C’est ainsi qu’en réalité cela devrait être, la grâce divine habitant au plus profond de nous, dans notre coeur. Le Seigneur a dit « Le Royaume des Cieux est au-dedans de vous » (Luc 17, 21). Par le Royaume des Cieux, il entend la grâce du Saint-Esprit. Ce Royaume de Dieu est en nous maintenant. Le Saint-Esprit nous illumine et nous réchauffe. Il emplit l’air ambiant de parfums variés, réjouit nos sens et abreuve nos coeurs d’une joie indicible. Notre état actuel est semblable à celui dont parle l’Apôtre Paul « Le Royaume de Dieu, ce n’est pas le manger et le boire, mais la justice, la paix et la joie, par l’Esprit-Saint » (Romains 14, 17). Notre foi ne se base pas sur des paroles de sagesse terrestre, mais sur la manifestation de la puissance de l’Esprit. C’est l’état dans lequel nous sommes actuellement et que le Seigneur avait en vue lorsqu’il disait : « Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici présents ne mourront point qu’ils n’aient vu le Royaume de Dieu venir avec puissance » (Marc 9, 1).

Voilà, ami de Dieu, quelle joie incomparable le Seigneur a daigné nous accorder. Voilà ce que c’est que d’être « en la plénitude de l’Esprit-Saint. » C’est cela qu’entend saint Macaire d’Égypte lorsqu’il écrit : « Je fus moi-même dans la plénitude de l’Esprit-Saint. » Humbles que nous sommes, le Seigneur nous a aussi remplis de la plénitude de son Esprit. Il me semble qu’à partir de maintenant vous n’aurez plus à m’interroger sur la façon dont se manifeste dans l’homme la présence de la grâce de l’Esprit-Saint.

Diffusion du message

Cette manifestation restera-t-elle gravée pour toujours dans votre mémoire ?

– Je ne sais, Père, si Dieu me rendra digne de me la rappeler toujours, avec autant de netteté que maintenant.

– Et moi, répondit le starets, j’estime qu’au contraire Dieu vous aidera à garder toutes ces choses à jamais dans votre mémoire. Autrement il n’aurait pas été aussi rapidement touché par l’humble prière du misérable Séraphim et n’aurait pas exaucé aussi vite son désir. D’autant plus que ce n’est pas à vous seul qu’il a été donné de voir la manifestation de cette grâce, mais par votre entremise au monde entier. Affermi vous-même, vous serez utile à d’autres.

Extrait de l’Entretien avec Motovilov, dans Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov, Éditions Abbaye de Bellefontaine et Desclée de Brouwer, 1995.

Mon Dieu, donnez-nous beaucoup de saints prêtres

Why not ?

Simon Leys, L’empire du laid

Sainte Cécile, Vierge & Martyre - tableau de Jacques Stella

L’empire du laid – le talent est toujours une insulte à la médiocrité – l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, la stupidité sont des forces actives.

En cette fête de sainte Cécile, je suis heureux de reproduire ici ce texte – profond au-delà du sarcasme – de l’écrivain d’origine belge Simon Leys, beau texte procuré par Amélie que je remercie ici vivement. Ainsi donc, la lutte du beau & du laid serait-elle consubstantielle de la lutte du bien & du mal ? Qui en douterait, sachant que Dieu est le souverainement beau & bien. Puisse sainte Cécile en ce jour de sa fête intercéder pour nous en ce combat.

*

Chronique de Simon Leys parue sous le titre « La chronique des antipodes » dans Le Magazine Littéraire n°440 de mars 2005.

Les Indiens de la côte du Pacifique étaient de hardis navigateurs. Ils taillaient leurs grandes pirogues de guerre dans le tronc d’un de ces cèdres géants dont les forêts couvraient tout le nord-ouest de l’Amérique. La construction commençait par une cérémonie rituelle au pied de l’arbre choisi, pour lui expliquer le besoin urgent qu’on avait de l’abattre, et lui en demander pardon. Chose remarquable, à l’autre côté du Pacifique, les Maoris de Nouvelle-Zélande creusaient des pirogues semblables dans le tronc des kauri ; et là aussi, l’abattage était précédé d’une cérémonie propitiatoire pour obtenir le pardon de l’arbre.

Des mœurs aussi exquisément civilisées devraient nous faire honte. Tel fut mon sentiment l’autre matin ; j’avais été réveillé par les hurlements d’une scie mécanique à l’œuvre dans le jardin de mon voisin, et, de ma fenêtre, je pus apercevoir ce dernier qui – apparemment sans avoir procédé à aucune cérémonie préalable – présidait à l’abattage d’un magnifique arbre qui ombrageait notre coin depuis un demi-siècle. Les grands oiseaux qui nichaient dans ses branches (une variété de corbeaux inconnue dans l’hémisphère Nord, et qui, loin de croasser, a un chant surnaturellement mélodieux), épouvantés par la destruction de leur habitat, tournoyaient en vols frénétiques, lançant de déchirants cris d’alarme. Mon voisin n’est pas un mauvais bougre, et nos relations sont parfaitement courtoises, mais j’aurais quand même bien voulu savoir la raison de son ahurissant vandalisme. Devinant sans doute ma curiosité, il m’annonça joyeusement que ses plates-bandes auraient désormais plus de soleil. Dans son Journal, Claudel rapporte une explication semblable fournie par un voisin de campagne qui venait d’abattre un orme séculaire auquel le poète était attaché : « Cet arbre donnait de l’ombre et il était infesté de rossignols. »

La beauté appelle la catastrophe aussi sûrement que les clochers attirent la foudre. Les services publics qui font passer une autoroute au milieu de Stonehenge, ou un chemin de fer à travers les ruines de Villers-la-Ville, le moine qui met le feu au Kinkakuji, la municipalité qui transforme l’abbatiale de Cluny en une carrière de pierres, l’énergumène qui lance un pot d’acrylique sur le dernier autoportrait de Rembrandt, ou celui qui attaque au marteau la madone de Michel-Ange, obéissent tous, sans le savoir, à une même pulsion.

Un jour, il y a longtemps, un minuscule incident m’en a donné l’intuition. J’étais en train d’écrire dans un café ; comme beaucoup de paresseux, j’aime sentir de l’animation autour de moi quand je suis sensé travailler – ça me donne une illusion d’activité. Aussi la rumeur des conversations ne me dérangeait pas, ni même la radio qui beuglait dans un coin – toute la matinée, elle avait déversé sans interruption des chansonnettes à la mode, les cours de la Bourse, de la « muzak », des résultats sportifs, une causerie sur la fièvre aphteuse des bovins, encore des chansonnettes, et toute cette panade auditive coulait comme de l’eau tiédasse fuyant d’un robinet mal fermé. Et d’ailleurs, personne n’écoutait. Tout à coup – miracle ! – pour une raison inexplicable, cette vulgaire routine radiophonique fit place sans transition à une musique sublime : les premières mesures du quintette de Mozart prirent possession de notre petit espace avec une sereine autorité, transformant cette salle de café en une antichambre du Paradis. Mais les autres consommateurs, occupés jusqu’alors à bavarder, à jouer aux cartes ou à lire les journaux, n’étaient pas sourds après tout : en entendant ces accents célestes, ils s’entre-regardèrent, interloqués. Leur désarroi ne dura que quelques secondes – au soulagement de tous, l’un d’entre eux se leva résolument, vint tourner le bouton de la radio et changea de station, rétablissant ainsi un flot de bruit plus familier et rassurant, qu’il fut à nouveau loisible à chacun de tranquillement ignorer.

A ce moment, je fus frappé d’une évidence qui ne m’a jamais quitté depuis : les vrais Philistins ne sont pas des gens incapables de reconnaître la beauté – ils ne la reconnaissent que trop bien, ils la détectent instantanément, et avec un flair aussi infaillible que celui de l’esthète le plus subtil, mais c’est pour pouvoir fondre immédiatement dessus de façon à l’étouffer avant qu’elle ait pu prendre pied dans leur universel empire de la laideur. Car l’ignorance, l’obscurantisme, le mauvais goût, ou la stupidité ne résultent pas de simples carences, ce sont autant de forces actives, qui s’affirment furieusement à chaque occasion, et ne tolèrent aucune dérogation à leur tyrannie. Le talent inspiré est toujours une insulte à la médiocrité. Et si cela est vrai dans l’ordre esthétique, ce l’est bien plus encore dans l’ordre moral. Plus que la beauté artistique, la beauté morale semble avoir le don d’exaspérer notre triste espèce. Le besoin de tout rabaisser à notre misérable niveau, de souiller, moquer, et dégrader tout ce qui nous domine de sa splendeur est probablement l’un des traits les plus désolants de la nature humaine.

Statistiques

Le chiffre du 10 000ème visiteur distinct depuis le 9 février dernier est atteint ce jour selon l’appareil statistique du site (cf. en bas de chaque page).

Deo gratias.

On continue…

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