Litanies patriarchines à la Vierge Marie, selon l’usage de Saint-Marc de Venise

Titre Litanies Patriarchines
Antienne pénitentielle Exaudi nos en plain-chant patriarchin
Litanies patriarchines

Textus litaniæ patriarchinæ

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.
Christe audi nos. Christe exaudi nos.
Pater de cœ-lis De-us, miserére nobis.
Fili Redemptor mun-di De-us, miserére nobis.
Spíritus Sanc-te De-us, miserére nobis.
Qui es Trinus, & u-nus De-us, miserére nobis.

Sancta María Mater Chris-ti sanc-tis-sima, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Dei Géni-trix & Vir-go, ora pro nobis.
Sancta María Vir-go per-tua, ora pro nobis.
Sancta María grátia De-i ple-na, ora pro nobis.
Sancta María ætérni Re-gis -lia, ora pro nobis.
Sancta María Mater Chris-ti et Spon-sa, ora pro nobis.
Sancta María Templum Spí-ri-tus Sanc-ti, ora pro nobis.
Sancta María Cœló-rum Re-na, ora pro nobis.
Sancta María Ange-ló-rum -mina, ora pro nobis.
Sancta María Scala Cœ-li rectís-sima, ora pro nobis.
Sancta María felix Porta Pa-ra-si, ora pro nobis.
Sancta María nostra Ma-ter & -mina, ora pro nobis.
Sancta María Spes ve-ra Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María Mater Mi-se-ricór-diæ, ora pro nobis.
Sancta María Mater æ-tér-ni Prín-cipis, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri con-lii, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ræ -dei, ora pro nobis.
Sancta María Virtus Divínæ Incar-na-tió-nis, ora pro nobis.
Sancta María Consílium cœ-lés-tis ár-cani, ora pro nobis.
Sancta María Thesáu-rus Fi-lium, ora pro nobis.
Sancta María nostra Sa-lus ve-ra, ora pro nobis.
Sancta María Mater ve-ri gáu-dii, ora pro nobis.
Sancta María Stella cœ-li clarís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis Pátriæ de-si-rium, ora pro nobis.
Sancta María omni honó-re dignís-sima, ora pro nobis.
Sancta María cœléstis vi-tæ -nua, ora pro nobis.
Sancta María pulchritúdo An-ge-rum, ora pro nobis.
Sancta María flos Pa-tri-archá-rum, ora pro nobis.
Sancta María desidérium Pro-phe-rum, ora pro nobis.
Sancta María thesáurus A-pos-to-rum, ora pro nobis.
Sancta Marí-a laus Már-tyrum, ora pro nobis.
Sancta María glorificátio Sa-cer--tum, ora pro nobis.
Sancta María Casti-tá-tis é-xemplum, ora pro nobis.
Sancta María Archangeló-rum læ-tia, ora pro nobis.
Sancta María ómnium Sanctórum ex-ul-tio, ora pro nobis.
Sancta María mæstórum con-so-tio, ora pro nobis.
Sancta María miseró-rum re-gium, ora pro nobis.
Sancta María ómnium fons a-ro-tum, ora pro nobis.
Sancta María glória óm-ni-um Vír-ginum, ora pro nobis.
Sancta María Stella ma-ris firmís-sima, ora pro nobis.

Kyrie eleison. Christe eleison. Kyrie eleison.

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Sources :

  • Supplicationes ad sanctissimam Virginem Mariam tempore belli, secundum consuetudinem Ducalis basilicæ S. Marci Venetiarum, Venise 1695.
  • Dichlich, Dizionario sacro liturgico, Venise 1824. Vol. III, pp. 11-12.
  • Mario Dal Tin, Melodie tradizionali Patriarchine di Venezia, Padoue 1993, pp. 135-151.

Le chant – ci dessus solennel (il existe un second ton férial) – de ces litanies patriarchines de la Vierge était traditionnel à Venise. Ses 41 invocations – qui se rencontrent dans un texte imprimé en 1695 pour l’usage de la basilique Saint-Marc – sont de fait les héritières de versions beaucoup plus longues que l’on trouve dans des manuscrits médiévaux en usage au XIIIème siècle dans le ressort du patriarcat d’Aquilée / Grado, et qui pouvaient aller jusqu’à 92 invocations à la Vierge.

Il n’est pas impossible du reste que les toutes premières litanies adressées à la Vierge soient nées dans le patriarcat d’Aquilée, & leur lyrisme pourrait bien avoir emprunté certains traits de la poésie liturgique byzantine, la Vénitie ayant toujours gardé d’étroits contacts avec le monde grec. De là, ces litanies de la Vierge se diffusèrent-elles sans doute en Italie, et c’est une version plus concise – non seulement quant à la longueur mais aussi quant à l’expression poétique – qui finit par être usage au XVème siècle à Lorette et par là passer dans les livres liturgiques romains au siècle suivant sous le nom de Litanies de Lorette.

Notons enfin qu’à Venise ces litanies sont toujours précédées, même semble-t-il lorsqu’elles sont chantées hors temps de guerre, de l’antienne pénitentielle Exaudi nos (du mercredi des Cendres, sur un plain-chant substantiellement simplifié, comme on en rencontrait assez souvent dans les chants imprimés patriarchins au XVIème siècle).

Traduction française des litanies patriarchines à la Vierge Marie :

Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. Ps. Sauvez-moi mon Dieu, car les eaux submergent mon âme. V/. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen. Ant. Exaucez-nous, Seigneur, car vous êtes bon et miséricordieux ; selon la multitude de vos miséricordes, jetez les yeux sur nous. (Psaume LXVIII, 17 & 2)

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.
Christ, écoutez-nous. Christ, exaucez-nous.
Père du ciel Dieu, ayez pitié de nous.
Fils Rédempteur du monde Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit Saint Dieu, ayez pitié de nous.
Vous qui êtes Trine et Un Dieu, ayez pitié de nous.

Sainte Marie Mère du Christ très sainte, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge des Vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Dieu & Vierge, priez pour nous.
Sainte Marie Vierge perpétuelle, priez pour nous.
Sainte Marie pleine de la grâce de Dieu, priez pour nous.
Sainte Marie Fille du Roi éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Christ et Epouse, priez pour nous.
Sainte Marie Temple du Saint-Esprit, priez pour nous.
Sainte Marie Reine des Cieux, priez pour nous.
Sainte Marie Maîtresse des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie Echelle du Ciel très droite, priez pour nous.
Sainte Marie heureuse Porte du Paradis, priez pour nous.
Sainte Marie notre Mère & Dame, priez pour nous.
Sainte Marie Espérance véritable des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de Miséricorde, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du Prince éternel, priez pour nous.
Sainte Marie Mère du vrai conseil, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la vraie foi, priez pour nous.
Sainte Marie Force de l’Incarnation divine, priez pour nous.
Sainte Marie Conseil des secrets célestes, priez pour nous.
Sainte Marie Trésor des fidèles, priez pour nous.
Sainte Marie notre vrai salut, priez pour nous.
Sainte Marie Mère de la divine joie, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très brillante du ciel, priez pour nous.
Sainte Marie désir de la céleste patrie, priez pour nous.
Sainte Marie très digne d’honneur, priez pour nous.
Sainte Marie Porte de la vie céleste, priez pour nous.
Sainte Marie beauté des Anges, priez pour nous.
Sainte Marie fleur des Patriarches, priez pour nous.
Sainte Marie désir des Prophètes, priez pour nous.
Sainte Marie trésor des Apôtres, priez pour nous.
Sainte Marie louange des Martyrs, priez pour nous.
Sainte Marie glorification des Prêtres, priez pour nous.
Sainte Marie exemple de chasteté, priez pour nous.
Sainte Marie joie des Archanges, priez pour nous.
Sainte Marie exultation de tous les Saints, priez pour nous.
Sainte Marie consolation des affligés, priez pour nous.
Sainte Marie refuge des miséreux, priez pour nous.
Sainte Marie source de tous parfums, priez pour nous.
Sainte Marie gloire de toutes les vierges, priez pour nous.
Sainte Marie Etoile très ferme de la mer, priez pour nous.

Seigneur, ayez pitié. Christ, ayez pitié. Seigneur, ayez pitié.

Bref tableau historique du rit d’Aquilée (rit patriarchin)

L’archevêque de Venise porte toujours de nos jours le titre de patriarche. Si ce titre est relativement commun en Orient pour désigner les chefs des principales Eglises, il surprend en Occident, qui n’en a compté que deux, celui de Rome et celui d’Aquilée, dont Venise est aujourd’hui l’héritière comme nous le verrons ; un troisième, celui de patriarche de Lisbonne fut par ailleurs créé au XVIIIème siècle.

Aquilée, la seconde Rome

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Mosaïque du IVème siècle de la basilique d’Aquilée (détail : le Bon Pasteur).

Petit village en ruines sur le golfe de Trieste, rien ne laisse aujourd’hui présager de la gloire passée de la cité d’Aquilée. Fondée par trois romains en -181 avant J.-C., cette cité devint un immense port, plaque tournante du commerce entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, ainsi qu’une forteresse frontalière qui permit à Rome de conquérir l’Illyrie & les régions du Danube. Roma secunda, maxima Italiæ urbs, Italiæ emporium, Aquilée servit de résidence impériale depuis Auguste († 14) jusqu’à Théodose († 395).

Selon la tradition, l’Evangile fut apporté à Aquilée par l’évangéliste saint Marc, après son séjour romain auprès de saint Pierre et avant d’aller à Alexandrie pour y recevoir la palme du martyre. A son départ pour l’Egypte, saint Marc confie l’Eglise naissante d’Aquilée à l’évêque saint Hermagoras, qui, en compagnie du diacre saint Fortunat, évangélise la région et y meurt martyr sous Néron.

Après l’Edit de Milan libéralisant le Christianisme dans l’Empire en 313, Théodore, évêque d’Aquilée (qui assiste au concile d’Arles de 314) fait édifier une grande basilique. Dans cette église plusieurs fois reconstruite & remaniée au cours des âges furent redécouvertes en 1909 les exceptionnelles mosaïques de l’église primitive du IVème siècle.

A un concile qui se tint à Rome en 347, l’évêque d’Aquilée occupait la seconde place, immédiatement après le pape. Le clergé d’Aquilée de cette époque paraît s’être distingué par la fermeté de son orthodoxie et la splendeur donnée à la célébration du culte. En 381, sous saint Valérien, qui devint le premier archevêque métropolitain d’Aquilée, un important concile se tint dans cette cité pour combattre l’hérésie arienne. Saint Ambroise († 397) le présidait, entouré de trente-deux évêques, parmi lesquels l’évêque aquiléen de Torcello (Altinum), saint Héliodore, ami de saint Jérôme et du fameux historien ecclésiastique Rufin d’Aquilée.

Succédant à saint Valérien sur le trône d’Aquilée, saint Chromatius († 407) avait baptisé Rufin d’Aquilée et était aussi ami de saint Jérôme. Ce fut un célèbre exégète et nous possédons encore dix-sept de ses traités sur l’Evangile selon Matthieu et une homélie sur les Béatitudes. La pureté du chant liturgique dans la cathédrale d’Aquilée à cette époque fut vantée par saint Jérôme († 420), qui le comparait au chœur des anges. La métropole d’Aquilée étendait alors sa juridiction sur l’Illyrie occidentale (Slovénie, Croatie & Bosnie actuelles), la Norique & la Rhétie (Allemagne méridionale et Autriche). A l’Ouest, la juridiction aquiléenne allait jusqu’aux grands diocèses de Côme, Mantoue et Monza.

Basilique patriarcale d'Aquilée

Basilique patriarcale d’Aquilée

Longtemps Aquilée fut le scutum saldissimum et antemurale Christianitatis face aux invasions barbares, mais en 410, la cité fut mise à sac par les Goths et surtout en 452, Attila et ses Huns la dévastèrent si complètement dit-on, qu’on ne retrouvait qu’avec peine son emplacement. Le métropolitain Secundinus et la plupart des habitants s’étaient enfuis dans l’île voisine de Grado, mais son successeur, Nicetas, revint à Aquilée où il entreprit la reconstruction des églises en ruine.

En 544, l’empereur d’Orient Justinien, dans une maladroite tentative de se concilier les populations monophysites de Syrie et d’Egypte, promulgua un édit condamnant les écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et une lettre d’Ibas à Mari. Cet édit est à l’origine d’une crise ecclésiastique majeure dite des « Trois Chapitres ». La faille de la manœuvre de Justinien résidait dans le fait que Théodore de Mopsueste, maître de Nestorius, était mort en communion avec l’Église, alors que l’enseignement des deux autres, quoique critiqué par le concile de Chalcédoine, avait été accepté par ce concile. Condamner ces écrits constituait par conséquent une attaque indirecte contre le concile lui-même, ce que perçurent avec acuité les évêques occidentaux ; d’autre part, la condamnation des Trois Chapitres fut accueillie froidement par les monophysites de Syrie & d’Egypte, qui attendaient une annulation pure et simple du concile œcuménique de Chalcédoine.

Aquilée devint l’un des fer de lance de la résistance occidentale à la condamnation des Trois Chapitres. Un concile se tint à Aquilée en 553 sous l’archevêque Macédonius qui, avec Milan, fit un schisme étrange avec le reste de la Chrétienté, schisme qui ne se résorba pour Aquilée qu’en l’an 700. A vrai dire, cette dispute sur les Trois Chapitres portait sur l’opportunité et les implications de l’édit de Justinien et ne mettait pas en cause une définition de la foi. En 557, à la mort de l’archevêque Macedonius, le synode provincial convoqué à Aquilée pour l’élection du nouveau métropolitain décida de ne pas reconnaître les conclusions du deuxième concile œcuménique de Constantinople (qui condamnait les Trois Chapitres) et choisit de rendre l’Église d’Aquilée autocéphale. Le nouvel archevêque, Paulin, décide alors en 560 de prendre le titre de patriarche, afin de bien marquer l’indépendance hiérarchique de son Eglise d’avec Rome et Constantinople.

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Chœur de la basilique patriarcale Sainte-Euphémie de Grado

Le tout jeune patriarcat d’Aquilée dut affronter très vite, en 568, une terrible épreuve avec l’invasion cette fois des Lombards ariens. Le patriarche Paulin s’enfuit à nouveau sur l’île de Grado – restée sous domination byzantine – avec les reliques de son Eglise. Estimant que le rétablissement du patriarcat à Aquilée était impossible, son successeur, le patriarche Elie (571 † 586) obtint du pape Pélage II (579 † 590) un décret transférant le siège et le titre de patriarche à l’église de Grado, Nova Aquilea, preuve s’il en était que le schisme de 553 avec Rome et Constantinople était quelque peu purement formel.

A la mort du patriarche Sévère en 610, les Lombards, estimant que la grandeur & les intérêts de leur royaume exigeaient un siège patriarcal à Aquilée, nommèrent Jean comme successeur, tandis que le synode réuni à Grado élisait Candinien, avec l’assentiment du pape Boniface IV (608 † 615). Nous voilà donc avec deux patriarcats concurrents, l’un siégeant de nouveau à Aquilée, persistant dans le schisme des Trois Chapitres et gouvernant les suffragants en territoires lombards, l’autre à Grado, dépendant politiquement de Byzance via l’Exarchat de Ravenne, en communion avec le pape et continuant à gouverner d’immenses territoires ecclésiastiques jusqu’au Danube au Nord, au lac Balaton & à la Dalmatie à l’Est. Néanmoins, donnant satisfaction au roi Lombard Luitprand, Rome reconnut formellement en 769 les deux patriarcats et donna le pallium à celui d’Aquilée, à condition que les droits de l’Eglise de Grado fussent respectés. L’histoire des deux patriarcats frères jumeaux continua ensuite plus ou moins paisiblement.

Evoquons quelques figures ecclésiastiques du patriarcat aquiléen :

  • Paul Diacre

    Paul Diacre

    Saint Paulin II d’Aquilée fut élu patriarche d’Aquilée en 776 et mourut en 802. Pontife plein de zèle et de sainteté, il s’illustra en particulier par la lutte contre l’hérésie adoptianiste qui tendait à voir en Jésus-Christ le fils adoptif de Dieu et pour cela convoqua un concile à Aquilée en 796. Son activité de patriarche est fondamentale dans la région du Frioul durant les années difficiles du passage de la domination lombarde à la domination franque, il lança également l’évangélisation des populations slaves qui arrivaient dans la région. Ecrivain de grand talent, ami de Charlemagne & d’Alcuin, il composa plusieurs hymnes pour la liturgie, dont l’une, Quodcumque vinclis, est passée dans la liturgie romaine pour la fête de saint Pierre aux Liens, et surtout sa fameuse strophe O Roma felix fut intégrée dans l’hymne plus ancienne Aurea luce d’Elpis pour la fête de saint Pierre & saint Paul. On lui attribue aussi le versus Ubi caritas & amor chanté au Mandatum du Jeudi Saint. Au témoignage de Walafrid Strabon, saint Paulin d’Aquilée récitait ses hymnes « aux messes privées, à l’offrande du Sacrifice ». On attribue aussi à saint Paulin une rédaction particulière plus développée de l’Hanc igitur du canon de la messe, qui resta longtemps en usage à Aquilée, mais aussi bien plus loin au dehors du patriarcat, puisqu’on la retrouve dans les manuscrits de Rouen ou de Saint-Denys en France :

    Hanc igitur oblationem servitutis nostræ, sed et cunctæ familiæ tuæ, quæsumus Domine, placatus accipias, quam tibi devoto offerimus corde pro pace et caritate et unitate sanctæ Dei Ecclesiæ, pro fide catholica, ut eam inviolatam in meo pectore et in omnium fidelium tuorum jubeas conservari ; pro sacerdotibus NN. et omnium fidelium tuorum et omni gradu ecclesiæ, pro regibus et ducibus et omnibus, qui in sublimitate sunt constituti, pro familiaribus et consanguineis et omnibus nobis commendatis, pro omnibus viventibus ac defunctis famulis et famulabus tuis, qui mihi propter nomen tuum bona fecerunt et mihi in tuo nomine confessi fuerunt ; propitius sis illis Deus ; pro pauperibus, orphanis, viduis, captivis, in errantibus, languidis, defunctis NN., qui de hac luce in recta fide et in tuo nomine confitentes migraverunt… »

  • Paul Diacre, né entre 720 et 730 à Cividale, capitale administrative du comté de Frioul dont Aquilée était la métropole spirituelle, fut aussi – comme saint Paulin d’Aquilée – l’un des acteurs majeurs de la Renaissance carolingienne. On lui doit la composition des hymnes de la fête de saint Jean Baptiste que nous chantons toujours, Ut queant laxis & O nimis felix, et peut-être aussi de l’Ave maris stella des fêtes de la Sainte Vierge. Il est surtout le compilateur – à la demande de Charlemagne – d’un Homiliaire des Pères de l’Eglise pour être lu à l’office nocturne, et dont la base est encore celle suivie par notre bréviaire romain traditionnel actuel. Il meurt vers 797-799.
  • Le bienheureux Bertrand d’Aquilée, élu patriarche en 1344, fut un prélat remarquable autant par sa sainteté que par son zèle pour le culte liturgique. Il convoqua quatre synodes diocésains & deux conciles provinciaux qui traitèrent de questions liturgiques. Lors d’une grande famine en 1348, il vendit ses biens pour nourrir les affamés et, de par l’inimitié des petits féodaux du Frioul, mourut assassiné à l’âge de 90 ans le 6 juin 1350 alors qu’il rentrait d’un concile à Padoue.

Des patriarches d’Aquilée et de Grado au patriarcat de Venise

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l'actuel patriarcat.

Basilique Saint-Marc de Venise, siège de l’actuel patriarcat.

Ruinée par un tremblement de terre en 1348, Aquilée ne se rétablit jamais et le patriarche & son chapitre décidèrent de résider à Udine. Celle qui fut la « seconde Rome », la « plus grande des villes d’Italie » n’était plus qu’un pauvre village infesté par le brigandage & la malaria. En 1751, le pape Benoît XIV (1740 † 1758), à la demande répétée des Autrichiens, supprima le patriarcat d’Aquilée.

Du côté de Grado, la situation n’était guère meilleure : suite à l’engloutissement d’une partie de l’île en 1156, les patriarches de Grado – tout en conservant leur titre – quittèrent cette île pour s’établir à Venise, dont la puissance ne faisait que croître, surtout depuis que les marchands vénitiens avaient récupéré en Egypte les reliques de saint Marc, le premier évangélisateur d’Aquilée, en 1094.

Du reste, au Moyen-Age, la situation ecclésiastique de Venise était tout à fait exceptionnelle, car la ville était découpée en quartiers gouvernés par quatre prélats différents qui tous étaient évêques :

  • le patriarche de Grado, qui siégeait dans l’église San Silvestro,
  • l’évêque de Castello, qui avait pour cathédrale la basilique San Pietro di Castello,
  • le Primicerio de la Basilique Saint-Marc, qui était la chapelle palatine du Doge de Venise et de ce fait l’église d’état de la République de Venise,
  • le patriarche latin de Constantinople, titre créé après la IVème croisade et la conquête de Constantinople de 1204, qui s’était replié dans la Sérénissime après la reconquête byzantine de 1246, et qui dès lors était réservé à des Vénitiens.

En 1451, on décida de fusionner le patriarcat de Grado avec l’évêché de Castello et de créer ainsi le tout nouveau patriarcat de Venise, avec résidence dans la cathédrale San Pietro di Castello. En 1807, avec la chute de la République de Venise face aux armées napoléoniennes, le Primicerio de la Basilique Saint-Marc fut supprimé, et celle-ci devint le siège du patriarcat de Venise. Toutefois San Pietro di Castello continua d’être qualifiée de co-cathédrale. Enfin le patriarcat latin de Constantinople fut supprimé en 1964.

Depuis la suppression du patriarcat d’Aquilée en 1751, Venise est donc devenue la seule héritière du prestigieux titre antique.

Le rit d’Aquilée – ou rit patriarchin

En toutes choses, nous maintenons toujours l’agencement et l’ordonnance en usage dans l’Eglise d’Alexandrie. »

Ce très intéressant passage d’une lettre du concile d’Aquilée de 381 montre que, plus de trois cents ans après, des liens très forts continuaient d’exister entre les deux grandes métropoles de l’Empire qui avaient été évangélisées par saint Marc. Une thèse très intéressante du Dr. Rudolph Buchwald (Weidenauer Studien, n. 1, Weidenau et Vienne, 1906) estime que ce que nous appelons le canon romain et dont les plus anciens témoins sont en Italie du Nord (le De Sacramentis de saint Ambroise comme certaines mosaïques de Ravenne qui le citent) serait de fait une anaphore alexandrine en usage à Aquilée, qui se serait rapidement répandue dans toute l’Italie au IVème siècle. A l’appui de cette thèse, on peut constater que le canon romain ne contient pas d’épiclèse descendante (cette prière par laquelle le célébrant appelle la venue du Saint Esprit sur les saints dons, ce qui est commun aux anaphores d’Antioche, de Jérusalem ou de Constantinople), mais un équivalent inverse sous forme d' »épiclèse ascendante » (on demande à Dieu d’élever au ciel le sacrifice eucharistique – c’est la prière Supplices te rogamus, omnipotens Deus – structure qui se rencontre dans les anciennes anaphores égyptiennes).

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

Le Codex Rehdigeranus, évangéliaire aquiléen du VIIème-VIIIème siècle.

De ce rit primitif d’Aquilée, nous ne savons hélas pas grand chose. Un seul manuscrit antique nous est parvenu, le Codex Rehdigeranus, qui est un évangéliaire du VIIème ou VIIIème, dont le texte latin est antérieur à la Vulgate de saint Jérôme. Voilà ce que nous pouvons déduire de cet évangéliaire :

    • l’Avent d’Aquilée comporte 5 dimanches, le dernier – avec l’évangile Missus est – est une fête de l’Annonciation, comme dans le rit ambrosien,
    • saint Etienne est fêté le 27 décembre, comme à Jérusalem, Antioche et Constantinople – et non le 26 comme à Rome,
    • la fête des saints Innocents est appelée Infantorum, comme dans les rits gallicans, mozarabes et chartreux,
    • le 29 décembre voit la fête de saint Jacques le Mineur, comme parfois en Orient et primitivement à Milan,
    • l’avant-Carême ne comporte que deux dimanches de Quinquagésime et de Sexagésime, comme à Milan et Naples, mais pas de Septuagésime, contrairement à Rome,
    • pendant le Carême, il n’y a que trois scrutins pour les catéchumènes, comme à Milan (et aussi Rome à une période très ancienne) ; le plus important de ces scrutins a lieu le dimanche des Rameaux : il s’agit de la Traditio Symboli ; la cérémonie, très différente du rit romain qui la place la veille au samedi, était semblable à celle en usage en Espagne, en Gaule et à Milan ; elle était si populaire qu’elle fut longtemps conservée même après l’adoption des usages romains,
    • à l’offertoire, on renvoyait les catéchumènes et les pénitents, mais aussi les hérétiques, avec une formule particulièrement développée :

      Si qui est arianus est, secedat.
      Si quis sabellianus est, secedat.
      Si quis nestorianus est, secedat.
      Si quis theodocianus, secedat.
      Si quis macedonianus, secedat.
      Si quis pelegianus, secedat.
      Si quis priscillianus, secedat.
      Si quis eutycianus, secedat.
      Si quis fotinianus, secedat.
      Si quis hæreticus est, secedat.

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Sacramentaire patriarchin du XIème siècle

Le rit antique d’Aquilée suivit le même sort que le rit des Gaules – celui que faillit subir aussi les rits ambrosiens et mozarabes : il disparut, Charlemagne ayant décrété l’adoption de l’usage romain dans toute l’étendue de son empire. Toutefois, le rit romain qui fut accommodé à l’usage d’Aquilée à compter du IXème siècle conserva maints usages plus anciens de l’antique liturgie et continua à être appelé rit d’Aquilée ou liturgie patriarchine (Ritus patriarchinus). Ce rit, comme tous les rits romano-francs, est substantiellement l’ordo romain avec des particularités locales. Détail intéressant, la plus ancienne mention de la célébration d’une fête de l’Immaculée Conception en Occident se trouve dans un missel manuscrit d’Aquilée du XIIIème siècle.

Voici quelques particularismes – parmi bien d’autres – de cette liturgie médiévale romano-aquiléenne :

  • dans l’ordo missæ, on notera le Et Sancte Spiritus ajouté à la fin du Gloria in excelsis, comme le texte grec du rit byzantin (mais pas à la même place),
  • les noms d’Hermagoras et de Fortunat, les deux saints fondateurs de l’Eglise après saint Marc, apparaissent au Communicantes et à chaque Memento du canon,
  • la formule du baiser de paix est proche de celles employées en France : Pax tibi, et ecclesiæ : Vade in pace. Habete vinculum pacis et charitatis ut apti sitis sacrosanctis mysteriis Christi,
  • le Domine non sum dignus avant la communion est tout à fait particulier, et inspiré de Jérémie XVII, 14 : Domine, non sum dignus : salvum me fac et salvus ero, quoniam laus mea tu es,
  • aux Rameaux, la croix est véritablement au centre de la cérémonie : elle est posée sur un tapis au pied de l’autel et reçoit l’adoration du peuple ; puis le célébrant l’élève en chantant O Crux, ave, spes unica. Tous se prosternent à nouveau, l’un des ministres frappe les épaules du célébrant avec une palme en entonnant l’antienne Percutiam pastorem ; le célébrant ayant reçu la croix la porte triomphalement en procession,Le diacre patriarchin arme du heaume et de l epee le jour de l Epiphanie
  • après la messe du Jeudi Saint, deux hosties sont portées au reposoir ; l’une sera consommée par le célébrant à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint, l’autre, enveloppée dans un linceul, sera portée avec la croix et mise au tombeau après cette messe, après les vêpres de l’ensevelissement ; au petit matin de Pâques la procession après les laudes ramène triomphalement l’hostie au maître-autel, en l’ôtant de son suaire,
  • la fête de la Trinité est célébrée le dernier dimanche après la Pentecôte,
  • notons la curieuse tradition d’allumer une grosse boule de coton enflammée (bambagia, pharus) au sommet de la croix de procession pour certaines fêtes, à l’instar de ce qui se pratique dans le rit ambrosien,
  • et enfin une curieuse tradition le jour de l’Epiphanie veut que le diacre chante l’évangile coiffé d’un casque et brandissant une épée ! Cette tradition s’est maintenue jusqu’à nos jours.

 

Le rit patriarchin – en dépit d’une romanisation continuelle – fut maintenu au moins en théorie jusqu’à la fin du XVIème siècle. La basilique Saint-Marc adopta les livres romains en 1456 mais conserva néanmoins certaines cérémonies et usages particuliers.

Cependant c’est un argument économique qui décida de la fin du rit : les coût à engager pour une impression de livres liturgiques propres étaient trop importants pour Aquilée tandis que les éditions romaines étaient nombreuses et peu coûteuses. Seul le missel put être imprimé en 1519, mais aucun bréviaire, antiphonaire, graduel, rituel ne put être publié et le clergé devait continuer de se servir des manuscrits médiévaux.

Graduel d'Aquilée du XIIIème siècle

Graduel d’Aquilée du XIIIème siècle

En 1578, saint Charles Borromée supprima le rit patriarchin à Monza mais ne parvint pas à imposer l’ambrosien, le clergé et le peuple firent appel à Rome et obtinrent de passer au rit romain. Trieste adopta les livres romains en 1586. En 1589, le chapitre d’Aquilée demanda l’autorisation d’utiliser des bréviaires romains quand il ne chantait pas l’office au chœur. L’abandon définitif du rit propre d’Aquilée fut entérinée en 1596 sous un patriarche portant le nom de Barbaro. Le diocèse de Côme tenta de conserver la liturgie patriarchine plus longtemps, mais dû se résoudre à l’abandonner en 1597-1598, tout en exceptant l’office de la Sainte Vierge qu’on continua à chanter dans la cathédrale selon le rit patriarchin.

Si le rit propre a disparu, il survit au travers du chant liturgique. A Venise ainsi, le chant tout à fait particulier qui est encore employé pour l’épître et l’évangile des jours de fête est très certainement une survivance du vieux rit médiéval d’Aquilée, et c’est loin d’être un fait isolé. Les différentes cathédrales du ressort de l’ancien patriarcat, en particulier sur la côte dalmate, ont toutes conservé de très nombreuses particularités dans les chants, les tons et les récitatifs liturgiques. Ce répertoire du chant patriarchin est en cours de redécouverte et intéresse à la fois les musicologues et les liturgistes.

Signalons l’excellent site web I Libri dei Patriarchi, qui a entrepris de mettre en ligne le très riche patrimoine des manuscrits liturgiques patriarchins.

Pour prolonger cet article, voici une étude de Michel Huglo sur les manuscrits liturgiques notés du diocèse d’Aquilée, publiée en 1984.

Laudate Dominum – Psaume 150 en plain-chant patriarchin

Psaume150-chant patriarchin

Psaume 150

Laudáte Dóminum in sanctis ejus : *
laudáte eum in firmaménto virtútis ejus.
Louez le Seigneur dans son Sanctuaire ; louez-le dans le firmament où éclate sa vertu toute-puissante.
Laudáte eum in virtútibus ejus : *
laudáte eum secúndum mutitúdinem magnitúdinis ejus.
Louez-le dans toutes ses vertus divines : louez-le selon l’immensité de sa grandeur.
Laudáte eum in sono tubæ : *
laudáte eum in psaltério, et cíthara.
Louez-le au son des trompettes ; louez-le sur le psaltérion & la guitare.
Laudáte eum in týmpano, et choro : *
laudáte eum in chordis, et órgano.
Louez-le avec des tambours & dans les concerts : louez-le sur l’orgue & avec des instruments à cordes.
Laudáte eum in cýmbalis benesonántibus : laudáte eum in cýmbalis jubilatiónis : *
omnis spíritus laudet Dóminum.
Louez-le sur des cymbales les plus harmonieuses : louez-le avec des cymbales de joie : que tout esprit loue le Seigneur.
Glória Patri, & Fílio, & Spirítui Sancto : *
sicut erat in princípio, & nunc, & semper, & in sæcula sæculórum. Amen.
Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit, comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.

Source : Don Mario Dal Tin, Melodie tradizionali patriarchine di Venezia. Panda Edizioni, Padoue, 1993.

On désigne sous le nom de chant patriarchin les traditions cantorales propres au ressort du patriarcat d’Aquilée, devenu au fil des vicissitudes historiques patriarcat de Grado puis de Venise. Ce chant, très original, puise ses racines propres dans l’ancienne liturgie qui était en usage dans l’antiquité dans la région de Vénétie & d’Istrie : le rit d’Aquilée. Ce rit, à mi-chemin entre le rit romain et le rit ambrosien, fut longtemps celui de la métropole d’Aquilée, ville majeure de l’Empire romain, au point d’être comparée sous Auguste à une seconde Rome & où, selon la tradition, saint Marc fonda l’Eglise. Si le rit d’Aquilée disparut en 1596 (essentiellement pour des raisons économiques : les frais d’édition des différents livres liturgiques propres au patriarcat étaient énormes, le chapitre préféra prendre les livres romains, largement diffusés & moins chers), certaines de ses traditions cantorales subsistèrent voire se développèrent dans le ressort de la République de Venise. Ces traditions, souvent orales, sont encore vivaces sur la côte de Dalmatie, et présentent parfois des synthèses originales d’influences latines, byzantines & glagolitiques.

Ce Psaume 150 – que nous avons noté ici en notation carrée à partir des transcriptions recueillies d’après les traditions orales par Don Mario Dal Tin – est un bel exemple des traditions patriarchines. Il était chanté à la fin de l’office des Ténèbres du Samedi Saint. Sa corde de récitation en sol est curieusement résolue en finale mi, avec une cadence suspensive d’un demi-ton final (fa-mi), qui constitue une belle surprise pour une oreille moderne percevant d’emblée un sol majeur. Don Dal Tin note que ce demi-ton sur la cadence finale est signe d’antiquité dans les traditions populaires du patriarcat.

Télécharger un livret PDF imprimable avec ce psaume en chant patriarchin.

Alma Bracarense : le rit oublié de Braga

La chandeleur dans le rit de BragaSignalé par Gregory diPippo sur The New Liturgical Movement, saluons les premiers articles d’Alma Bracarense, nouveau blog consacré au rit de Braga.

Siège d’un évêché dès les premiers temps du christianisme, Bracara Augusta – aujourd’hui Braga dans le Nord du Portugal – devient siège métropolitain & capitale du royaume des Suèves à l’époque de saint Léon le Grand (440-461), suite à la destruction de la première capitale des Suèves, Astorga, par les Wisigoths en 433. En 538, l’évêque Profuturus de Braga écrit au pape Vigile (537 † 555) pour lui demander de suivre la liturgie de Rome. Le pape lui répond en lui envoyant l’ordo romain du baptême, le canon de la messe romaine et le propre du jour de Pâques, afin que celui-ci serve de modèle pour la constitution des autres messes. Le pape insiste sur la stabilité du canon romain (en précisant que seuls quelques mots ou noms de saints sont modifiés à certaines grandes fêtes), ce qui alors contraste fortement avec l’usage qui est suivi en Espagne & en Gaule, où toutes les prières de l’anaphore eucharistique changent à toutes les messes.

Saint Martin de Braga, qui évangélisa les SuèvesCet épisode est très intéressant dans l’histoire de la liturgie en Occident, car c’est la première fois que le rit romain se trouve « exporté » en dehors de Rome. La démarche de l’évêque Profuturus de Braga s’inscrit de fait dans un contexte politique plus large. Les Suèves s’étaient convertis au catholicisme avec leur roi Cararic († 510), un cousin de notre roi des Francs Clovis. Encerclé par le royaume wisigoth arien de Tolède qui rêvait de contrôler toute la péninsule ibérique, le royaume suève se tourne vers le Pape & vers le royaume franc pour tenter de rompre son isolement diplomatique.

Les deux premiers conciles de Braga (tenus en 561-563 & en 571) contiennent des ordonnances liturgiques visant à l’organisation de ce rit que l’on peut qualifier de romano-suève.

En 584, le royaume wisigoth de Tolède envahit et supprime le royaume suève de Braga. Cette annexion sonne aussi le glas de la liturgie romano-suève : le quatrième concile de Tolède de 633 – que signe l’archevêque de Braga – ordonne « Unus modus in Missarum solemnitatibus » – qu’un seul mode de célébration soit observé dans les solennités des messes – & ce mode, c’est bien sûr celui de la liturgie espagnole de Tolède (qu’on appelle liturgie hispano-wisigothique et qu’on appellera plus tard liturgie mozarabe).

Orgues de la cathédrale de BragaEn 714, Braga est soumise aux ténèbres de l’Islam dont elle est libérée en 1071. Cette même année voit aussi apparaître les premiers efforts pour établir le rit romain sur les terres ibériques reconquises, au lieu de l’ancien rit hispano-mozarabe. Aussi, est-ce, avec la Reconquête, le rit romain qui revient naturellement à Braga dont il avait été exclu près de 500 ans auparavant.

Braga installe et organise sa liturgie romaine entre le XIème & le XIIIème siècle. Il ne s’agissait bien sûr pas d’un rit romain pur, mais d’une variante locale du rit romain, l’un de ces nombreux usages romano-diocésains hérités de l’empire carolingien, type liturgique qu’on qualifie ordinairement de romano-franc : si l’ordre de la messe est substantiellement le même qu’à Rome (en particulier pour tout ce qui est proclamé à voix haute), des divergences apparaissent, essentiellement pour les prières secrètes de l’ordo missæ. Ces variantes locales n’avaient rien d’exceptionnel, on pouvait les rencontrer dans tous les diocèses occidentaux de cette époque (rit de Paris, de Lyon, de Sarum, etc…). Beaucoup des variantes du rit de Braga se retrouvent dans d’autres rites diocésains occidentaux (il s’agit souvent du reste de pratiques anciennes proprement romaines qui avaient fini par tomber en désuétude à Rome même). Toutefois, un certain nombre de ces variantes sont absolument propres à Braga. Les liturgistes se disputent sur l’éventuelle survivance dans l’usage médiéval de Braga d’éléments plus anciens de l’antique rit romano-suève du VIème siècle.

Missel de Braga de 1924 publié sous Pie XIToujours est-il que lorsque saint Pie V publia les bulles Quod a nobis du 9 juillet 1568 & Quo primum du 14 juillet 1570, le rit de Braga jouissait largement des 200 ans d’ancienneté suffisants pour pouvoir être exempté des nouveaux livres romains & pouvoir continuer à être célébré. Braga n’était pas du reste une exception au Portugal à cette époque : les diocèses d’Evora, de Coimbra, de Lisbonne et de Guarda, certains monastères (tel celui de la Sainte-Croix de Coimbra) disposaient aussi de livres liturgiques particuliers & d’usages propres plus anciens que les 200 ans fixés par saint Pie V. Au Portugal, comme un peu partout en Europe, le missel romain de saint Pie V finit néanmoins par s’imposer, & comme ailleurs, cette diffusion peut largement s’expliquer par des raisons économiques (le coût d’impression d’une édition diocésaine de livres liturgiques propres était réellement exorbitant pour un « marché » par définition étroit). Le rit de Braga fut fortement modifié et tridentinisé ; méconnaissable, il finit par perdre ses caractéristiques propre et ne survivait péniblement que dans quelques rares églises de ce diocèse au début du XXème siècle. En 1918 cependant, à la demande du chapitre de la cathédrale, l’archevêque Manuel Vieira de Matos entreprend de lancer une grande restauration des anciens usages de son diocèse. Le pape Benoît XV, par la constitution apostolique Sedis hujus de 1919, autorise la restauration de la liturgie traditionnelle de Braga : on reprend l’ancien rit médiéval, l’expurgeant des nouveautés introduites depuis le XVIème siècle (comme l’hymnaire réformé d’Urbain VIII), tout en l’adaptant aux réformes liturgiques récentes du bréviaire de saint Pie X. La nouvelle édition du missel fut approuvée en 1924 par la bulle Inter multiplices du pape Pie XI et son emploi fut rendu obligatoire pour tous les prêtres sur l’ensemble du diocèse de Braga. Cette obligation des livres diocésains de Braga est tombée après le concile Vatican II, précisément le 18 novembre 1971 : si le choix entre rit romain ou rit de Braga est laissé à la discrétion du clergé, en pratique, le rit propre est abandonné dans le diocèse au profit des nouveaux livres romains.

Procession des rameaux selon l'usage de Braga : notez les tuniques du thuriféraire & du porte-croixDepuis quelques années, le rit traditionnel de Braga commence toutefois à être de nouveau célébré. (voyez par exemple ce compte-rendu des Rameaux célébré dans le rit de Braga). Puisse ce nouveau blog Alma Bracarense participer à sa renaissance.

La restauration de 1919 de l’ancien rit de Braga par l’archevêque du lieu – restauration confirmée par le pape – est un exemple très intéressant de la reviviscence d’une tradition liturgique tombée en oubli. La restauration de Braga avait connu un précédent avec la restauration en 1866 du rit lyonnais par le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon (Lyon avait abandonné son rit propre au XVIIIème siècle pour prendre la liturgie parisienne fabriquée par Mgr de Vintimille). Ces exemples réussis ont inspiré la Société de saint Osmond pour la Préservation du rit de Sarum dans l’Eglise catholique qui est parvenue à faire célébrer en quelques occasions ce vénérable rit anglais, sans que cela n’aboutisse hélas à une restauration. On peut citer de même la célébration exceptionnelle de l’ancien rit parisien à Notre-Dame de Paris pour la Fête-Dieu de 1964, restée sans lendemain.

Une litanie rythmée de Saint-Gall en usage à Rouen le mercredi des Rogations

Lebrun-Desmarettes, dans ses Voyages liturgiques de France (1718), décrit abondamment les processions des Rogations telles qu’elles étaient pratiquées dans l’Eglise de Rouen. Dans ce diocèse, on usait de litanies spéciales pour les processions du mardi & du mercredi des Rogations, les litanies du lundi étant tout simplement les litanies des saints. Voici la description pittoresque qu’en fait l’auteur :

« Le mardi des Rogations, la procession va à l’église de Saint-Gervais avec les mêmes cérémonies qu’hier ; il y a sermon, lequel étant fini, on dit à genoux les prières après lesquelles on chante le répons : O Constantia martyrum, lequel étant fini, trois chanoines chantent la litanie qui commence par Humili prece et sincera devotione ad te clamantes, Christe exaudi nos, que le chœur répète après chaque couple ou combinaisons de strophes composées chacune d’un vers hexamètre et d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition est aussi pitoyable que le chant est charmant.

La procession va sur les bords des fossez dans lesquels il y a des tours, des écoutes ou voutes, & plusieurs échos qui retentissent de ce beau chant avec ses cadences. On ne peut rien entendre de plus agréable ni de plus charmant. Les chantres continuent la litanie jusqu’à ce qu’étant arrivez au chœur de l’église cathédrale, ils la finissent par les deux dernières strophes dont la dernière est grecque.

Le mercredi des Rogations on va en procession à Saint-Nicaise à la même heure et avec les mêmes cérémonies que le lundi, pareillement avec sermon. En retournant, trois chanoines chantent d’abord la litanie : Ardua spes mundi, qu’on répète après une strophe composée d’un vers hexamètre & d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition n’a rien de beau non plus que le chant. Mais quand on est venu à un certain carrefour, trois prêtres chapelains en commencent une autre dont le chant est plus beau, & qui fait un fort bel effet avec les reprises. En voici l’ordre. Les trois prêtres chapelains chantent Rex, Kyrie, Kyrie, eleison, Christe, audi nos. Le chœur répète la même chose. Puis les trois prêtres chapelains, au milieu de la procession, chantent Sancta Maria, ora pro nobis ; après quoi trois diacres chapelains de même chantent Rex virginum, Deus immortalis. Trois sous-diacres chapelains ajoutent : Servis tuis semper miserere. Le chœur : Rex, Kyrie, Kyrie eleison, Christe, audi nos. Et ils poursuivent ainsi tous neuf la litanie le long du chemin jusque dans le chœur, où on la finit. Au retour, on dit Nones, & ensuite on va dîner, car il est bien midi & au delà. »

Nous avons publié sur ce blog un article présentant les curieuses litanies qu’on chantait à Paris aux Rogations. Nous allons nous intéresser à l’une des litanies en usage à Rouen, Ardua spes mundi, celle justement dont Lebrun-Desmarettes ne goûtait ni le texte ni le chant. :-)

Cette litanie décrite au début du XVIIIème siècles par l’auteur des Voyages liturgiques est d’ancien usage à Rouen aux Rogations, puisqu’on la trouve déjà à cette place dans le Graduel de la cathédrale de Rouen du XIIIème siècle (Paris, BnF, lat. 904).

Voici les pages de ce manuscrit contenant cette litanie :

En voici une transcription du chant, du 4ème ton, sur ce manuscrit :

Ardua Spes Mundi du Graduel de Rouen du XIIIème siècle

Cette litanie versifiée et rythmée est de fait beaucoup plus ancienne : elle fut en effet composée par le moine Ratpert de Saint-Gall († 884) pour être chantée aux processions dominicales de cette fameuse abbaye suisse. C’est un témoin parmi bien d’autres de l’extraordinaire efflorescence intellectuelle, artistique et scientifique, qui caractérisa Saint-Gall, alors l’un des fers de lance de la Renaissance carolingienne. En raison du grand rayonnement de l’école de chant de saint Gall, Ardua spes mundi, comme bien d’autres pièces du répertoire liturgique composé pour l’usage de la fameuse abbaye, fut rapidement reprise dans de nombreuses Eglises d’Occident, et reçut même une approbation du pape Nicolas III († 1280) comme litanie (cf. Schubiger, Die Sängerschule St Gallens, p. 37). On la retrouve souvent assignée aux processions des Rogations (dans le diocèse de Trèves, elle est ainsi chantée le mardi des Rogations).

Cette litanie figure dans un très bel enregistrement réalisé par l’Ensemble Gilles Binchois sous la direction de Dominique Vellard et consacré au répertoire de Saint-Gall :

Techniquement, dans les livres de l’Abbaye de Saint-Gall en Suisse, Ardua spes mundi est classée en réalité comme étant un versus, et non une litanie stricto sensu.

Les versi constituent un type de pièces liturgiques un peu particulières et rares (on n’en dénombre qu’une trentaine dans tout le répertoire liturgique occidental). Ce sont des hymnes composées pour être chantées en procession, la plupart du temps avec un refrain (qui est en général la première strophe) ; ce refrain est souvent découpé en deux parties qui sont reprises alternativement après chaque strophe. Seuls deux versi ont survécus dans l’usage courant : il s’agit du Gloria, laus et honor sit de Théodulfe d’Orléans, chanté le dimanche des Rameaux à la procession, et d’autre part du Pange lingua chanté pendant l’adoration de la croix au Vendredi saint. Composé par saint Venance Fortunat au VIème siècle, ce dernier comporte un refrain découpé en deux parties qui alternent Crux fidelis inter omnes & Nulla silva.

La plus riche collection de versi est sans doute contenue dans le manuscrit 381 de la Stiftsbibliothek de Saint-Gall, qui en précise les auteurs et l’usage liturgique. Voici, regroupés par auteur (tous moines de Saint-Gall ormis saint Venance Fortunat), les versi que contient ce manuscrit, lequel date de la fin du Xème siècle :

  • Hartmann († 925) :
    • Sacrata libri dogmata (« pour être chanté avant qu’on lise l’évangile » ; sans doute pour remplir le temps de la procession de l’évangile, qui peut être très long dans une grande abbatiale comme saint Gall)
    • Salve lacteolo decoratum (pour les Saints Innocents)
    • Cum natus esset Dominus (pour les Saints Innocents)
    • Humili prece (pour les jours de fêtes ; notez que ce versus était lui aussi employé comme litanie à Rouen pour le mardi des Rogations, ainsi que l’indique supra Lebrun-Desmarettes. Cette pièce a connu une grande ferveur un peu partout dans les usages diocésains médiévaux)
    • Suscipe clementem plebs devotissima (pour la réception d’un roi)
  • Saint Venance Fortunant († 609)
    • Salve festa dies (pour Pâques)
  • Ratpert († 884)
    • Ardua spes mundi (aux processions des dimanches)
    • Laudes omnipotens (lorsqu’on reçoit l’eucharistie ; on retrouve cette pièce ultérieurement dans beaucoup de diocèses pour la procession qui ramène le Saint-Sacrement au maître-autel le Vendredi Saint au cours de la messe des Présanctifiés – c’était sans doute aussi son usage initial à Saint-Gall)
    • Aurea lux terra (pour la réception d’une reine)
    • Annue sancte Dei (pour saint Gall)
  • Notker le Bègue († 912)
    • Ave beati germinis (« sur l’Ancien Testament »)
  • Waldramm († c. 900)
    • Rex benedicte (pour la réception d’un roi)

On trouve en ligne le manuscrit 381 de Saint-Gall. Voici les quatre pages on est écrit le versus Ardua spes mundi (pages 42 à 45). Notez que le manuscrit indique les reprises de chaque moitié du refrain, alternativement Ardua spes mundiChriste exaudi nos, comme le pratiquait encore Rouen au XVIIème siècle sous les yeux de Lebrun-Desmarettes. La structure poétique comme le chant changent dans la fin de la pièce.

Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 42 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 43 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 44 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 45

Voici le texte d’Ardua spes mundi d’après ce manuscrit :

Ardua spes mundi
Solidator & inclyte cœli
Christe exaudi nos
Propitius famulos.

Virgo Dei Genitrix
Rutilans in honore perennis
Ora pro famulis
Sancta Maria tuis. R/. Christe.

Angele summe Dei
Michael miserere cito nostri
Adjuvet & Gabriel
Atque pius Raphael. R/. Ardua.

Aspice nos omnes
Clemens baptista Johannes
Petreque cum Paulo
Nos rege docti loquo. R/. Christe.

Cœtus apostolicus
Sit nobis fautor & omnis
Ac patriarcharum
Propheticusque chorus. R/. Ardua.

Poscere nunc Stephanum
Studeamus carmine summum
Ut cum martyribus
Nos juvet ipse pius. R/. Christe.

Inclyte Laurenti
Qui flammas exuperasti
Victor ab etherio
Nos miserere choro. R/. Ardua.

Splendide Silvester,
Gregori ac sancte magister
Nos quoque cum sociis
Ferte juvando polis. R/. Christe.

O Benedicte pater
Monachorum Galleque frater
Cum reliquis sanctis
Nos refovete polis. R/. Ardua.

Maxime de Suevis
Superis conjuncte catervis,
Sancte Othmare tuum
Lætifica populum. R/. Christe.

Inclyte Magne tuam
Clemens nunc respice plebem
Auxilio tutos
Undique redde tuos. R/. Ardua.

Virgineos flores
Agnes, Agathesque ferentes
Auxilio vestris
Addite nos sociis. R/. Christe.

Innocuos pueros
Resonemus laude peractos
Qui nos nos pueros
Dant resonare melos. R/. Ardua.

Omnes o Sancti nostræ succurrite vitæ.
Perque Crucem sanctam salva nos Christe Redemptor.
Ira deque tua clemens nos eripe Christe.
Nos peccatores audi te Christe rogamus.
Ut pacem nobis dones te Christe rogamus.
Crimen ut omne tuis solvas te Christe rogamus.
Auræ ut temperiem dones te Christe rogamus.
Ut fruges terræ dones te Christe rogamus.
Ut populum cunctum salves te Christe rogamus.
Ecclesiamque tuam firmes te Christe rogamus.
Fili celsi throni nos audi tete rogamus.
Agne Dei Patris nobis miserere pusillis.
Christe exaudi nos, O Kyrie ymon eleison.

Selon les diocèses, le texte de Raptert a été adapté en fonction des saints locaux. Ainsi à Rouen, ce sont Romanus et Audoenus (saint Romain et saint Ouen) qui sont invoqués, au lieu des saints de l’abbaye Suisse (saint Gall, saint Othmar).

Les limites de cet article ne nous permettent pas d’envisager les autres litanies chantées aux Rogations à Rouen. Voici néanmoins un enregistrement du versus Humili prece composé par Hartmann de Saint-Gall, et louée hautement par Lebrun-Desmarettes :

Le Flabellum de Saint-Philibert de Tournus – flabella et ripidia d’Orient & d’Occident

Si les flabella portés en signe d’honneur autour du Pape sont bien connus en Occident, on a généralement oublié que ceux-ci avaient connu un usage liturgique bien plus large, usage encore conservé de nos jours en Orient.

L’usage liturgique des flabella débute très haut dans l’histoire chrétienne, aussi n’est-ce guère étonnant de constater de grandes similitudes dans leur emploi en Orient comme en Occident. En effet leur emploi remonte au moins au IVème siècle, ainsi que l’atteste ce passage du VIIIème livre des Constitutions Ecclésiastiques :

« Que deux diacres, de chaque côté de l’autel, tiennent un éventail, constitué de fines membranes, ou des plumes du paon, ou de drap fin, et qu’ils chassent silencieusement les petits animaux qui volent, afin qu’ils ne s’approchent pas des calices. (VIII, 2) »

L’abbaye de Tournus, en Bourgogne, possédait un très ancien flabellum remontant à l’époque carolingienne. Ce flabellum liturgique avait été décrit comme figurant au trésor de Tournus par dom Edmond Martène et dom Ursin Durand, lors de leur mémorable campagne de collecte d’information dans tous les monastères de France en vue de la rédaction de Gallia christiana (cf. Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de St-Maur, Paris, 1712 & 1724) : ils décrivent un vieux flabellum, possédant un manche d’ivoire de deux pieds de long, magnifiquement sculptés ; les deux côtés du disque comprenant quatorze figures de saints.

Ce témoignage unique se trouve actuellement conservé à Florence, en Italie, au Museo Nazionale del Bargello.

Le flabellum de Tournus est un témoin exceptionnel de part son ancienneté (il date des années 850), sa fragilité (le disque est en papier plissé et peint) et la virtuosité de son décor sculpté en ivoire (qui témoigne de la renaissance des lettres comme des arts à l’époque carolingienne, puisqu’il revivifie des textes de Virgile). C’est le plus ancien témoin occidental que nous possédions (un flabellum copte, décrit plus bas, lui est à peine antérieur de quelques années).

Ce flabellum a été offert par Génaut, abbé de Cunault, protecteur des arts, dont l’abbatiat se situe aux alentours de 850. Depuis cette époque, le précieux objet a suivi l’histoire mouvementée des reliques de saint Philibert, puisqu’il a été versé dans le trésor accompagnant la pérégrination du corps de ce saint.

Saint Philibert fut au VIIème siècle un infatigable fondateur de monastères parmi lesquels la grande abbaye de Jumièges & le monastère de l’île d’Hério (devenu plus tard Noirmoutier). Il mourut du reste, à un âge avancé, à Noirmoutier le 20 août 685. En raison des invasions normandes qui commencèrent à déferler à partir de 819, les moines de Noirmoutier entreprirent une longue errance à travers la France, emportant avec eux les reliques de saint Philibert ainsi que le trésor de leur abbaye de plus en plus loin à travers les terres. En 836, ils abandonnent Noirmoutier pour se fixer à Déas (Loire-Atlantique), puis en 845 vont à Cunault (sur la Loire en Anjou), puis 4 ans après à Messais en Poitou, près de Châtellerault, dans un domaine concédé par Charles-le-Chauve. Le Poitou étant à son tour menacé par les Normands, Charles-le-Chauve, très favorable aux moines, leur donne d’abord le lieu de Goudet près du Puy-en-Velay pour construire un nouveau monastère. Puis le 30 octobre 871, il leur concède l’abbaye de Saint-Pourçain en Auvergne dans l’Allier avec toutes ses dépendances. Le 19 mars 875, l’empereur accorde enfin comme refuge aux moines de saint Philibert l’abbaye Saint-Valérien de Tournus, avec le château et toutes ses dépendances. Les moines s’y fixèrent définitivement, renonçant à réintégrer Noirmoutier qui devint par la suite, une fois le péril normand écarté, comme Déas et Cunault, simple dépendance de Tournus. Les reliques de saint Philibert furent alors installées dans cette église qui, magnifiquement agrandie aux XIème & XIIème siècles, prendra le nom de Saint-Philibert de Tournus. Ainsi s’achève le laborieux exode des moines de Noirmoutier qui dura comme celui de l’Ecriture une quarantaine d’années. Cet exode est resté fameux en raison des très nombreux miracles accomplis par les reliques de saint Philibert à chacune des étapes de ses translations.

L’éventail de Saint-Philibert est fabriqué dans une longue bande de parchemin aux plis réguliers. La décoration s’organise en trois registres séparés par des bordures et des inscriptions. Le peintre enlumineur a utilisé plusieurs couleurs, surtout du vert et du rouge. Les motifs animaliers et végétaux du rinceau du registre supérieur s’intercalent dans le registre central avec 14 figures de saints (7 de chaque côté).

Nous empruntons au P. Juenin la description de ce fameux flabellum que l’on remarquait autrefois au trésor de l’abbaye de Tournus.

« C’est, dit-il un éventail flabellum tel que ceux dont parle Durantus son livre De Ritibus ecclesiasticis et qu’il assure d’après le pape saint Clément que deux diacres tenaient de chaque côté de l’autel pour empêcher les petits animaux volants de tomber dans le calice. Le nôtre est attaché à un manche de bois couvert d’ivoire travaillé et long de 20 pouces. Il s’ouvre en rond et a 17 pouces de diamètre. Il se replie au bout du manche où il est attaché et s’y ferme entre des plaques aussi couvertes d’ivoire longues de 8 pouces et demi et larges de 2 pouces : de telle manière qu’étant fermé toute sa longueur est de 29 pouces, dont 3 à 4 seulement, par le bout d’en bas, ne sont pas couverts d’ivoire mais aboutissent un peu en pointe comme pour être emboîtés dans un trou. L’éventail est en vélin peint de diverses figures et contient les vers suivants, qui en font connaître l’usage, mais qui ne sont pas des meilleurs, contenant des fautes contre la quantité et des transpositions. »

Voici les inscriptions qui figurent sur les diverses parties du flabellum de Tournus.

On lit d’un côté du disque de papier :

Flaminis hoc donum, regnator summe polorum,
Obtatum puro pectore sume libens.
Virgo parens Christi voto celebraris eodem.
Hic coleris pariter tu, Filiberte sacer.
Sunt duo quæ modicum confert æstate flabellum :
Infestas abigit muscas, et mitigat æstum,
Et sine dat tedio gustare munus ciborum.
Proptereà calidum qui vult transire per annum,
Et tutus cupit ab atris existere muscis,
Omni se studeat æstate muniri flabello.

Au dessus des figures qui sont représentées du même côté :

Sancta Lucia – Sancta Agnes – Sancta Cæcilia – Sancta Maria – Sanctus Petrus – Sanctus Paulus – Sanctus Andreas.

De l’autre côté :

Hoc decus eximium pulchro moderamine gestum
Condecet in sacro semper adesse loco.
Namque suo volucres infestas flamine pellit,
Et strictim motus longiùs ire facit.
Hoc quoque flabellum tranquillas excitat auras,
Æstus dùm eructat ventum, excitatque serenum,
Fugat et obcænas importunasque volucres.

Au dessus des figures :

Judex – Sanctus Mauritius – Sanctus Dionisius – Sanctus Filibertus – Sanctus Hilarius – Sanctus Martinus – Levita

Les 2 plaquettes d’ivoire qui protège l’éventail une fois replié sont ornées d’éléments végétaux et d’un vaste répertoire animalier inspiré de Virgile.

« Les éléments profanes, inspirés des Eglogles de Virgile, et copiés sur un manuscrit de la fin de l’antiquité, sont d’un style qui rappelle les enluminures du manuscrit de Virgile au Vatican. » (W. F. Wolbach, Les ivoires sculptés, de l’époque carolingienne au XIIe siècle, in Cahiers de civilisation médiévale, 1958, Vol. 1, numéro 1.1., p. 21).

Le manche est réalisé avec des éléments en os séparés par des noeuds de couleur verte. Sur la première pomme du manche, au dessous de quatre figures en relief :

S. Maria – S. Agnes – S. Filibertus – S. Petrus.

(Saint Paul a remplacé par la suite la figure originelle de sainte Agnès).

Sur la seconde figure la signature de l’artiste, un certain Joël :

† Johel me sanctæ fecit in honore Mariæ.

La troisième pomme ne comporte point d’inscription.

L’ensemble des inscriptions renvoient à l’usage liturgique de l’objet et confirment la dédicace à la Vierge et à saint Philibert. Les flabella étaient donc utilisés autour de l’abbé célébrant la messe, à l’origine pour chasser les insectes autour de l’autel et sans doute aussi pour apporter de l’air frais les jours de grande chaleur. Cet usage purement utilitaire devait toutefois s’empreindre dès l’origine de hiératisme, à l’instar de l’usage qu’en faisait les anciens Egyptiens.

Les flabella en Orient

Dans les liturgies orientales, les flabella liturgiques sont toujours employés ; ils ont perdus au cours des âges leurs évents (de plume, papier ou tissu) et il ne subsiste plus, au bout du manche de l’objet, que le disque central – sur lequel figure usuellement un chérubin aux six ailes.

Les flabella sont désignés en grec sous le nom d’άγια ριπίδια (aghia ripidia : saints éventails) et parfois sous le terme d’εξαπτέρυγα (hexapteryga : « six ailes »). Le symbolisme angélique va particulièrement être développé en Orien. Saint Sophrone, patriarche de Jérusalem († 641) indique que, dans l’esprit de l’Eglise, les images des ripidia figurant des chérubins & des séraphins symbolisent l’invisible participation des puissances angéliques aux sacrements de l’Eglise. Saint Photius, patriarche de Constantinople († 886) témoigne qu’à cette époque les ripida étaient encore ornés de plumes. Dans son esprit, ils ont été conçus pour « prévenir l’esprit obscurci à ne pas s’attarder sur le visible, mais, en détournant son attention, à attirer les yeux de son esprit & à les détourner vers le haut, du visible à la beauté invisible & ineffable. »

Ripidion byzantin présentant un chérubin.

Ripidion copte en argent de la fin du VIIIème – début du IXème siècle.
Brooklyn Museum of Art, New York.
Les 4 animaux de l’Apocalypse, figurant les 4 évangiles, entourés chacun des six ailes, sont présentés de part & d’autre du disque.

Selon les livres liturgiques byzantins, et conformément aux Constitutions Apostoliques du IVème siècle, pendant la liturgie de saint Jean Chrysostome, deux diacres se tiennent près de l’autel avec des ripidia qu’ils agitent doucement au-dessus des saints dons, depuis l’offertoire jusqu’à la communion (mais seulement pendant la consécration pour la liturgie de saint Basile). De nos jours, comme les saints dons sont désormais couverts, cet usage est tombé en désuétude pour les diacres, sauf le jour de leur ordination diaconale : l’évêque leur remet le ripidion avec leurs vêtements diaconaux et leur livre d’office, et les présente ainsi au peuple pour l’acclamation Axios ! (Il est digne !), ensuite le diacre ordonné agitera son ripidion près de l’autel selon l’antique pratique décrite par les livres liturgiques.

Les ripidia sont portés usuellement, dans l’Orient byzantin, à l’évangile, lors de la Grande Entrée (offertoire de la Divine Liturgie) et à toutes les processions. Leur usage est souvent laissé aux sous-diacres ou aux acolytes. La photo ci-dessus montre le chant de l’évangile par le diacre à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, entouré de 4 sous-diacres portant des ripidia.

Les Russes les emploient fréquemment pour honorer une relique ou une icône insigne. Ci-dessus, des ripidia honorent l’icône de la Très-Sainte Trinité le jour de la Pentecôte à la Laure de la Trinité-Saint-Serge.

Lorsqu’ils ne sont pas employés, les ripidia sont disposés derrière l’autel (ou non loin de celui-ci en Russie du Nord, car l’usage s’y est établi de disposer à leur place les icônes du Christ & de la Mère de Dieu).

Les ripidia sont en usage également chez les Arméniens (qui l’appellent Kechotz), les Maronites, les Syriaques (qui l’appellent Marvahtho) & les Chaldéens. On y attache d’ordinaire de petites clochettes. On les agite à certains moments importants de la liturgie (l’épiclèse chez les Arméniens par exemple), ce qui produit un effet similaire à celui des clochettes dans le rit romain.

Marvahtho syriaque orné de branchages pour le jour des Rameaux

Les Ethiopiens enfin se servent de chasse-mouches liturgiques en crin de cheval, plus rudimentaires mais efficaces !

Sainte Sanctification (=messe) dominicale dans l’antique cathédrale d’Axoum en Ethiopie. L’un des diacres tient un cierge et un chasse-mouche liturgique.

Les flabella en Occident

Même s’il est sans doute le plus ancien témoin occidental conservé, le flabellum de Saint-Philibert de Tournus ne constitue pas un hapax, et l’instrument a été autrefois d’un emploi fréquent. En 813, on signale un flabellum en argent dans l’inventaire de l’abbaye de Saint-Riquier en Ponthieu (Migne, P. L., CLXXIV, 1257). Le testament d’Everard (mort en 837), fondateur de l’abbaye de Cisoin en mentionne un autre. L’inventaire du trésor de la cathédrale de Sarum (Salisbury, en Angleterre), daté de 1222, mentionne un flabellum en argent et deux en parchemin. L’inventaire de la cathédrale d’York recèle à la même époque un flabellum dont le manche était d’argent et le disque doré, lequel portait une image en émail de l’évêaue. Haymon (Hamo Hethe), évêque de Rochester (mort en 1352), a laissé à son Eglise un flabellum d’argent à manche d’ivoire. La cathédrale Saint-Paul de Londres en possédait un orné de plumes de paon.

L’abbaye de Kremsmünster en Haute-Autriche possède toujours un très intéressant flabellum du XIIIème siècle : dans les quartiers dessinés par une croix grecque est représentée la résurrection du Christ.

Voici ci dessus le magnifique disque d’un flabellum de Cologne, datant du début du XIIIème siècle (restauré & complété au XIXème siècle) conservé au Metropolitan Museum de New York.

L’usage liturgique du flabellum semble s’être un peu partout éteint en Occident à partir du XIVème siècle. L’invention de la pale pour recouvrir le calice (qui remonte au moins au XVIème siècle), accéléra, comme en Orient, sa désuétude.

Toutefois, il s’est maintenu en Occident dans quelques usages particuliers.

Le Pape – ainsi que nous l’avons noté au début de cet article – était, jusqu’au dernières réformes liturgiques, accompagné de deux flabella. Les plumes de paon dont ils étaient confectionnés, à cause de leurs ocelles, symbolisaient le regard, et donc la vigilance du pape sur l’ensemble de l’Église.

Le vénérable Pie XII porté sur la sedia gestatoria et entouré des deux flabella.

Le bienheureux Jean XXIII porté sur la sedia gestatoria et entouré des deux flabella.

L’archevêché de Lisbonne a été érigé en patriarcat par la bulle « In Supremo Apostolatus Solio » du 22 octobre 1716, afin de tenir compte de son autorité spirituelle sur l’ensemble de l’empire colonial portugais (mais aussi afin de remercier le Portugal pour son aide dans la lutte contre les Turcs). Le patriarche de Lisbonne possède depuis plusieurs privilèges, dont celui d’être accompagné de deux flabella.

S.E. Manuel, cardinal Gonçalves Cerejeira, patriarche of Lisbonne de 1929 à 1971, accompagné par ses flabella. Notez aussi la mitre du patriarche qui imite la forme de la tiare papale (le patriarche de Lisbonne timbre ses armes d’une tiare sans les clefs).

Le rit dominicain connait l’usage du flabellum. Voici une photo d’une messe solennelle célébrée dans le rit dominicain. Les 2 flabella sont tenus par les acolytes agenouillés.

Flabellum dans le rit dominicain

Voici encore quelques usages des flabella en Occident, dans des cadres un peu moins prestigieux mais toujours actuels (et, du reste, dans un contexte de nouveau rit).

Procession de reliques avec flabella sur l’île de Malte.

Procession des reliques de saint Liboire précédé du flabellum en la cathédrale de Paderborn (dans l’antique Saxe, actuellement en Rhénanie-du-Nord-Westphalie).
Plus d’informations & de photos sur cette procession.

Et pour finir, voici une photo de la procession des rameaux dans la paroisse anglicane de Saint-Timothée, à Fort-Worth au Texas :

En conclusion, même si l’usage des flabella pourrait paraître désuet dans notre monde moderne, leur histoire extrêmement ancienne est aussi un témoin indirect de la grande vénération et de la prudence extrême dont la Sainte Eglise a entouré dès l’origine les saints dons eucharistiques, et par là même l’affirmation de sa foi en la présence réelle de notre Seigneur sous les espèces du pain & du vin.

PS. : plus de photos pour illustrer cet article sur cet album de la page Facebook de la Schola Sainte Cécile.

Rit parisien – Hymne Christe qui lux es & dies – complies de Carême

L’évangile de la Transfiguration, qui a été lu hier samedi à la messe des Quatre-Temps de Carême et repris ce matin à la messe du IInd dimanche de Carême, m’offre l’opportunité de vous présenter une antique hymne de complies glorifiant le Christ, Lumière du monde.

Cette hymne, Christe qui lux es et dies, fut autrefois chantée pour les complies durant le Carême, mais elle n’a pas été retenue par le Bréviaire Romain. Il faut rappeler ici, ainsi que le suggère le mot lui-même, que le Bréviaire représente une abréviation de l’ancien office choral, afin de faire tenir celui-ci en un seul livre facile à transporter avec soi. Cette abréviation s’est faite principalement selon deux axes : d’une part en réduisant la longueur des leçons des matines, d’autre part en diminuant radicalement la grande variété d’antienne, d’hymnes et de répons qui existaient dans les livres de chœur plus anciens. Le Bréviaire Romain – dont la réalisation première paraît être le fait de clercs de la chapelle pontificale sous Innocent III (1198 – 1216) – a ainsi – par exemple – considérable simplifié l’office de complies, tout comme celui des vêpres de Carême.

Toutefois, cette hymne des complies a été conservée plus longtemps par un grand nombre de rites et usages diocésains ou religieux (e.g. Sarum, Worcester, Paris, Cambrai, Tours, Utrecht, Tongres, Salzbourg, Aix-la-Chapelle, Mayence, Trèves, Esztergom, Benevent, Dominicain, Augustinien, etc.), généralement pour le Carême. Cette large diffusion peut s’expliquer, à mon avis par la vénérable antiquité de cette hymne. En effet, Christe qui lux es et dies est déjà citée dans la Règle des Vierges écrite aux alentours de l’an 500 par saint Césaire d’Arles, où elle était déjà assignée aux complies durant l’année (à l’exception du temps pascal pendant lequel elle est remplacée par Christe precamur annue). Ce très beau texte a longtemps été attribué à saint Ambroise (cf. Pat. Lat. 17, 1176-1177), malheureusement son véritable auteur demeure inconnu. La construction rythmique est cependant la même que dans les hymnes de saint Ambroise.

L’adoption de la liturgie romaine dans l’Empire carolingien s’accompagna d’une diffusion généralisée de la Règle de saint Benoît, par suite d’un canon du Concile d’Aix-la-Chapelle tenu en 817 sous Louis Le Pieux.

111. Ut officium juxta quod in regula sancti Benedicti continetur celebrent monachi.
(cf. Labbe, Concilia, t. VII, c. 1505 ; Baluze, Capitul., I, c. 579).

Cependant, on assista à cette époque à une fusion significative de l’hymnaire bénédictin (où l’hymne assignée à complies est Te lucis ante terminum) & l’hymnaire gallican, ainsi que le montre plusieurs manuscrits de ce temps. Par exemple, le manuscrit 2106 de Darmstadt (qui peut être du des VIIIème et IXème siècles) donne : « Ad completorium Christe qui lux es et dies, item ad completorium Te lucis ante terminum ». Saint Ethelwold, évêque de Winchester, donne la même ordonnance dans sa règle monastique de 963.

Bien sûr, il y a des variantes dans les manuscrits d’un usage diocésain à un autre. Toutefois, en règle générale, le chant de cette hymne est construit de manière calme & méditative autour de la tierce mineure (ré-fa) du second ton ecclésiastique. Voici le chant de cette hymne d’après les livres de chœur de Notre-Dame de Paris datés des alentours de l’an 1300 :

Voici une traduction française des élégants dimètres iambiques de Christe qui lux es et dies d’après Charles de Courbes en 1622 :

Christe qui lux es & dies,
Noctis ténebras détegis,
Lucísque lumen créderis,
Lumen beátum prædicans.
Christ lumière, & jour apparent,
Toutes ténèbres découvrant,
Qui, splendeur de splendeur, est né,
Prêchant la divine clarté.
Precámur, sancte Dómine,
Defénde nos in hac nocte :
Sit nobis in te réquies,
Quiétam noctem tríbue.
Tres-saint Seigneur, doux Jésus-Christ,
Défend-nous durant cette vie :
Si bien qu’en toi ayons repos,
Et douce vie par ton saint laus.
Ne gravis somnus írruat,
Nec hostis nos surrípiat :
Nec caro illi conséntiens
Nos tibi reos státuat.
Non d’un tel profond somme épris,
Que de Satan fussions surpris :
Notre chair n’adhère à ses faits,
Qu’à toi ne nous accuse, infects.
Oculi somnum cápiant,
Cor ad te semper vígilet :
Déxtera tua prótegat
Fámulos qui te díligunt.
Que si notre œil est sommeillant,
Le coeur soit à toi surveillant :
Ta dextre soit l’appui constant,
De tes élus qui t’aiment tant.
Defénsor noster, áspice,
Insidiántes réprime :
Gubérna tuos fámulos
Quos sánguine mercátus es.
Sois donc notre bon défenseur,
Réprime des malins le cœur,
Régi tes servants affectés,
Que par ton sang as rachetés.
Meménto nostri, Dómine,
In gravi isto córpore :
Qui es defénsor ánimæ,
Adesto nobis, Dómine.
O Seigneur, souviens toi de nous,
En ce corps grave & si reboux,
Toi, de nos âmes, défenseur,
Assiste-nous, ô cher Sauveur.
Deo Patri sit glória,
Ejusque soli Fílio,
Cum Spirítu Paráclito,
Et nunc et in perpétuum. Amen.
A Dieu le Père soit honneur,
Et à son Fils notre Seigneur,
Au Saint Esprit semblablement,
Ores & perdurablement. Amen.

Le chant Dominicain est quasiment le même que le Parisien, avec une seule note qui diffère : ré au lieu de do au commencement du second verset (et aussi la périélèse à la fin de l’intonation, tradition parisienne typique). Voilà, s’il en était besoin, une preuve supplémentaire de l’étroite parenté entre ces deux rites. Voici le chant tel qu’il est noté dans le Completorium de Suarez de 1949. Notez la génuflexion sur le chant du verset « Quos sanguine mercatus es » :

Le chant de Sarum est en ligne sur l’excellent site web Music of the Sarum Rite, page 855 :

Plusieurs compositeurs ont laissé de la musique pour cette hymne : citons Eustache du Caurroy, Charles de Courbes ou encore William Byrd. Voici les très belles alternances polyphoniques écrites par le catholique anglais Robert White (c. 1538 † 1574), chantées ici avec le plain-chant de Sarum :

Une autre version par le même compositeur :