Alma Bracarense : le rit oublié de Braga

La chandeleur dans le rit de BragaSignalé par Gregory diPippo sur The New Liturgical Movement, saluons les premiers articles d’Alma Bracarense, nouveau blog consacré au rit de Braga.

Siège d’un évêché dès les premiers temps du christianisme, Bracara Augusta – aujourd’hui Braga dans le Nord du Portugal – devient siège métropolitain & capitale du royaume des Suèves à l’époque de saint Léon le Grand (440-461), suite à la destruction de la première capitale des Suèves, Astorga, par les Wisigoths en 433. En 538, l’évêque Profuturus de Braga écrit au pape Vigile (537 † 555) pour lui demander de suivre la liturgie de Rome. Le pape lui répond en lui envoyant l’ordo romain du baptême, le canon de la messe romaine et le propre du jour de Pâques, afin que celui-ci serve de modèle pour la constitution des autres messes. Le pape insiste sur la stabilité du canon romain (en précisant que seuls quelques mots ou noms de saints sont modifiés à certaines grandes fêtes), ce qui alors contraste fortement avec l’usage qui est suivi en Espagne & en Gaule, où toutes les prières de l’anaphore eucharistique changent à toutes les messes.

Saint Martin de Braga, qui évangélisa les SuèvesCet épisode est très intéressant dans l’histoire de la liturgie en Occident, car c’est la première fois que le rit romain se trouve « exporté » en dehors de Rome. La démarche de l’évêque Profuturus de Braga s’inscrit de fait dans un contexte politique plus large. Les Suèves s’étaient convertis au catholicisme avec leur roi Cararic († 510), un cousin de notre roi des Francs Clovis. Encerclé par le royaume wisigoth arien de Tolède qui rêvait de contrôler toute la péninsule ibérique, le royaume suève se tourne vers le Pape & vers le royaume franc pour tenter de rompre son isolement diplomatique.

Les deux premiers conciles de Braga (tenus en 561-563 & en 571) contiennent des ordonnances liturgiques visant à l’organisation de ce rit que l’on peut qualifier de romano-suève.

En 584, le royaume wisigoth de Tolède envahit et supprime le royaume suève de Braga. Cette annexion sonne aussi le glas de la liturgie romano-suève : le quatrième concile de Tolède de 633 – que signe l’archevêque de Braga – ordonne « Unus modus in Missarum solemnitatibus » – qu’un seul mode de célébration soit observé dans les solennités des messes – & ce mode, c’est bien sûr celui de la liturgie espagnole de Tolède (qu’on appelle liturgie hispano-wisigothique et qu’on appellera plus tard liturgie mozarabe).

Orgues de la cathédrale de BragaEn 714, Braga est soumise aux ténèbres de l’Islam dont elle est libérée en 1071. Cette même année voit aussi apparaître les premiers efforts pour établir le rit romain sur les terres ibériques reconquises, au lieu de l’ancien rit hispano-mozarabe. Aussi, est-ce, avec la Reconquête, le rit romain qui revient naturellement à Braga dont il avait été exclu près de 500 ans auparavant.

Braga installe et organise sa liturgie romaine entre le XIème & le XIIIème siècle. Il ne s’agissait bien sûr pas d’un rit romain pur, mais d’une variante locale du rit romain, l’un de ces nombreux usages romano-diocésains hérités de l’empire carolingien, type liturgique qu’on qualifie ordinairement de romano-franc : si l’ordre de la messe est substantiellement le même qu’à Rome (en particulier pour tout ce qui est proclamé à voix haute), des divergences apparaissent, essentiellement pour les prières secrètes de l’ordo missæ. Ces variantes locales n’avaient rien d’exceptionnel, on pouvait les rencontrer dans tous les diocèses occidentaux de cette époque (rit de Paris, de Lyon, de Sarum, etc…). Beaucoup des variantes du rit de Braga se retrouvent dans d’autres rites diocésains occidentaux (il s’agit souvent du reste de pratiques anciennes proprement romaines qui avaient fini par tomber en désuétude à Rome même). Toutefois, un certain nombre de ces variantes sont absolument propres à Braga. Les liturgistes se disputent sur l’éventuelle survivance dans l’usage médiéval de Braga d’éléments plus anciens de l’antique rit romano-suève du VIème siècle.

Missel de Braga de 1924 publié sous Pie XIToujours est-il que lorsque saint Pie V publia les bulles Quod a nobis du 9 juillet 1568 & Quo primum du 14 juillet 1570, le rit de Braga jouissait largement des 200 ans d’ancienneté suffisants pour pouvoir être exempté des nouveaux livres romains & pouvoir continuer à être célébré. Braga n’était pas du reste une exception au Portugal à cette époque : les diocèses d’Evora, de Coimbra, de Lisbonne et de Guarda, certains monastères (tel celui de la Sainte-Croix de Coimbra) disposaient aussi de livres liturgiques particuliers & d’usages propres plus anciens que les 200 ans fixés par saint Pie V. Au Portugal, comme un peu partout en Europe, le missel romain de saint Pie V finit néanmoins par s’imposer, & comme ailleurs, cette diffusion peut largement s’expliquer par des raisons économiques (le coût d’impression d’une édition diocésaine de livres liturgiques propres était réellement exorbitant pour un « marché » par définition étroit). Le rit de Braga fut fortement modifié et tridentinisé ; méconnaissable, il finit par perdre ses caractéristiques propre et ne survivait péniblement que dans quelques rares églises de ce diocèse au début du XXème siècle. En 1918 cependant, à la demande du chapitre de la cathédrale, l’archevêque Manuel Vieira de Matos entreprend de lancer une grande restauration des anciens usages de son diocèse. Le pape Benoît XV, par la constitution apostolique Sedis hujus de 1919, autorise la restauration de la liturgie traditionnelle de Braga : on reprend l’ancien rit médiéval, l’expurgeant des nouveautés introduites depuis le XVIème siècle (comme l’hymnaire réformé d’Urbain VIII), tout en l’adaptant aux réformes liturgiques récentes du bréviaire de saint Pie X. La nouvelle édition du missel fut approuvée en 1924 par la bulle Inter multiplices du pape Pie XI et son emploi fut rendu obligatoire pour tous les prêtres sur l’ensemble du diocèse de Braga. Cette obligation des livres diocésains de Braga est tombée après le concile Vatican II, précisément le 18 novembre 1971 : si le choix entre rit romain ou rit de Braga est laissé à la discrétion du clergé, en pratique, le rit propre est abandonné dans le diocèse au profit des nouveaux livres romains.

Procession des rameaux selon l'usage de Braga : notez les tuniques du thuriféraire & du porte-croixDepuis quelques années, le rit traditionnel de Braga commence toutefois à être de nouveau célébré. (voyez par exemple ce compte-rendu des Rameaux célébré dans le rit de Braga). Puisse ce nouveau blog Alma Bracarense participer à sa renaissance.

La restauration de 1919 de l’ancien rit de Braga par l’archevêque du lieu – restauration confirmée par le pape – est un exemple très intéressant de la reviviscence d’une tradition liturgique tombée en oubli. La restauration de Braga avait connu un précédent avec la restauration en 1866 du rit lyonnais par le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon (Lyon avait abandonné son rit propre au XVIIIème siècle pour prendre la liturgie parisienne fabriquée par Mgr de Vintimille). Ces exemples réussis ont inspiré la Société de saint Osmond pour la Préservation du rit de Sarum dans l’Eglise catholique qui est parvenue à faire célébrer en quelques occasions ce vénérable rit anglais, sans que cela n’aboutisse hélas à une restauration. On peut citer de même la célébration exceptionnelle de l’ancien rit parisien à Notre-Dame de Paris pour la Fête-Dieu de 1964, restée sans lendemain.

Une litanie rythmée de Saint-Gall en usage à Rouen le mercredi des Rogations

Lebrun-Desmarettes, dans ses Voyages liturgiques de France (1718), décrit abondamment les processions des Rogations telles qu’elles étaient pratiquées dans l’Eglise de Rouen. Dans ce diocèse, on usait de litanies spéciales pour les processions du mardi & du mercredi des Rogations, les litanies du lundi étant tout simplement les litanies des saints. Voici la description pittoresque qu’en fait l’auteur :

« Le mardi des Rogations, la procession va à l’église de Saint-Gervais avec les mêmes cérémonies qu’hier ; il y a sermon, lequel étant fini, on dit à genoux les prières après lesquelles on chante le répons : O Constantia martyrum, lequel étant fini, trois chanoines chantent la litanie qui commence par Humili prece et sincera devotione ad te clamantes, Christe exaudi nos, que le chœur répète après chaque couple ou combinaisons de strophes composées chacune d’un vers hexamètre et d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition est aussi pitoyable que le chant est charmant.

La procession va sur les bords des fossez dans lesquels il y a des tours, des écoutes ou voutes, & plusieurs échos qui retentissent de ce beau chant avec ses cadences. On ne peut rien entendre de plus agréable ni de plus charmant. Les chantres continuent la litanie jusqu’à ce qu’étant arrivez au chœur de l’église cathédrale, ils la finissent par les deux dernières strophes dont la dernière est grecque.

Le mercredi des Rogations on va en procession à Saint-Nicaise à la même heure et avec les mêmes cérémonies que le lundi, pareillement avec sermon. En retournant, trois chanoines chantent d’abord la litanie : Ardua spes mundi, qu’on répète après une strophe composée d’un vers hexamètre & d’un pentamètre, qui contiennent les noms des saints selon leur ordre, dont la composition n’a rien de beau non plus que le chant. Mais quand on est venu à un certain carrefour, trois prêtres chapelains en commencent une autre dont le chant est plus beau, & qui fait un fort bel effet avec les reprises. En voici l’ordre. Les trois prêtres chapelains chantent Rex, Kyrie, Kyrie, eleison, Christe, audi nos. Le chœur répète la même chose. Puis les trois prêtres chapelains, au milieu de la procession, chantent Sancta Maria, ora pro nobis ; après quoi trois diacres chapelains de même chantent Rex virginum, Deus immortalis. Trois sous-diacres chapelains ajoutent : Servis tuis semper miserere. Le chœur : Rex, Kyrie, Kyrie eleison, Christe, audi nos. Et ils poursuivent ainsi tous neuf la litanie le long du chemin jusque dans le chœur, où on la finit. Au retour, on dit Nones, & ensuite on va dîner, car il est bien midi & au delà. »

Nous avons publié sur ce blog un article présentant les curieuses litanies qu’on chantait à Paris aux Rogations. Nous allons nous intéresser à l’une des litanies en usage à Rouen, Ardua spes mundi, celle justement dont Lebrun-Desmarettes ne goûtait ni le texte ni le chant. 🙂

Cette litanie décrite au début du XVIIIème siècles par l’auteur des Voyages liturgiques est d’ancien usage à Rouen aux Rogations, puisqu’on la trouve déjà à cette place dans le Graduel de la cathédrale de Rouen du XIIIème siècle (Paris, BnF, lat. 904).

Voici les pages de ce manuscrit contenant cette litanie :

En voici une transcription du chant, du 4ème ton, sur ce manuscrit :

Ardua Spes Mundi du Graduel de Rouen du XIIIème siècle

Cette litanie versifiée et rythmée est de fait beaucoup plus ancienne : elle fut en effet composée par le moine Ratpert de Saint-Gall († 884) pour être chantée aux processions dominicales de cette fameuse abbaye suisse. C’est un témoin parmi bien d’autres de l’extraordinaire efflorescence intellectuelle, artistique et scientifique, qui caractérisa Saint-Gall, alors l’un des fers de lance de la Renaissance carolingienne. En raison du grand rayonnement de l’école de chant de saint Gall, Ardua spes mundi, comme bien d’autres pièces du répertoire liturgique composé pour l’usage de la fameuse abbaye, fut rapidement reprise dans de nombreuses Eglises d’Occident, et reçut même une approbation du pape Nicolas III († 1280) comme litanie (cf. Schubiger, Die Sängerschule St Gallens, p. 37). On la retrouve souvent assignée aux processions des Rogations (dans le diocèse de Trèves, elle est ainsi chantée le mardi des Rogations).

Cette litanie figure dans un très bel enregistrement réalisé par l’Ensemble Gilles Binchois sous la direction de Dominique Vellard et consacré au répertoire de Saint-Gall :

Techniquement, dans les livres de l’Abbaye de Saint-Gall en Suisse, Ardua spes mundi est classée en réalité comme étant un versus, et non une litanie stricto sensu.

Les versi constituent un type de pièces liturgiques un peu particulières et rares (on n’en dénombre qu’une trentaine dans tout le répertoire liturgique occidental). Ce sont des hymnes composées pour être chantées en procession, la plupart du temps avec un refrain (qui est en général la première strophe) ; ce refrain est souvent découpé en deux parties qui sont reprises alternativement après chaque strophe. Seuls deux versi ont survécus dans l’usage courant : il s’agit du Gloria, laus et honor sit de Théodulfe d’Orléans, chanté le dimanche des Rameaux à la procession, et d’autre part du Pange lingua chanté pendant l’adoration de la croix au Vendredi saint. Composé par saint Venance Fortunat au VIème siècle, ce dernier comporte un refrain découpé en deux parties qui alternent Crux fidelis inter omnes & Nulla silva.

La plus riche collection de versi est sans doute contenue dans le manuscrit 381 de la Stiftsbibliothek de Saint-Gall, qui en précise les auteurs et l’usage liturgique. Voici, regroupés par auteur (tous moines de Saint-Gall ormis saint Venance Fortunat), les versi que contient ce manuscrit, lequel date de la fin du Xème siècle :

  • Hartmann († 925) :
    • Sacrata libri dogmata (« pour être chanté avant qu’on lise l’évangile » ; sans doute pour remplir le temps de la procession de l’évangile, qui peut être très long dans une grande abbatiale comme saint Gall)
    • Salve lacteolo decoratum (pour les Saints Innocents)
    • Cum natus esset Dominus (pour les Saints Innocents)
    • Humili prece (pour les jours de fêtes ; notez que ce versus était lui aussi employé comme litanie à Rouen pour le mardi des Rogations, ainsi que l’indique supra Lebrun-Desmarettes. Cette pièce a connu une grande ferveur un peu partout dans les usages diocésains médiévaux)
    • Suscipe clementem plebs devotissima (pour la réception d’un roi)
  • Saint Venance Fortunant († 609)
    • Salve festa dies (pour Pâques)
  • Ratpert († 884)
    • Ardua spes mundi (aux processions des dimanches)
    • Laudes omnipotens (lorsqu’on reçoit l’eucharistie ; on retrouve cette pièce ultérieurement dans beaucoup de diocèses pour la procession qui ramène le Saint-Sacrement au maître-autel le Vendredi Saint au cours de la messe des Présanctifiés – c’était sans doute aussi son usage initial à Saint-Gall)
    • Aurea lux terra (pour la réception d’une reine)
    • Annue sancte Dei (pour saint Gall)
  • Notker le Bègue († 912)
    • Ave beati germinis (« sur l’Ancien Testament »)
  • Waldramm († c. 900)
    • Rex benedicte (pour la réception d’un roi)

On trouve en ligne le manuscrit 381 de Saint-Gall. Voici les quatre pages on est écrit le versus Ardua spes mundi (pages 42 à 45). Notez que le manuscrit indique les reprises de chaque moitié du refrain, alternativement Ardua spes mundiChriste exaudi nos, comme le pratiquait encore Rouen au XVIIème siècle sous les yeux de Lebrun-Desmarettes. La structure poétique comme le chant changent dans la fin de la pièce.

Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 42 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 43 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 44 Ardua spes mundi - manuscrit 381 de Saint-Gall, page 45

Voici le texte d’Ardua spes mundi d’après ce manuscrit :

Ardua spes mundi
Solidator & inclyte cœli
Christe exaudi nos
Propitius famulos.

Virgo Dei Genitrix
Rutilans in honore perennis
Ora pro famulis
Sancta Maria tuis. R/. Christe.

Angele summe Dei
Michael miserere cito nostri
Adjuvet & Gabriel
Atque pius Raphael. R/. Ardua.

Aspice nos omnes
Clemens baptista Johannes
Petreque cum Paulo
Nos rege docti loquo. R/. Christe.

Cœtus apostolicus
Sit nobis fautor & omnis
Ac patriarcharum
Propheticusque chorus. R/. Ardua.

Poscere nunc Stephanum
Studeamus carmine summum
Ut cum martyribus
Nos juvet ipse pius. R/. Christe.

Inclyte Laurenti
Qui flammas exuperasti
Victor ab etherio
Nos miserere choro. R/. Ardua.

Splendide Silvester,
Gregori ac sancte magister
Nos quoque cum sociis
Ferte juvando polis. R/. Christe.

O Benedicte pater
Monachorum Galleque frater
Cum reliquis sanctis
Nos refovete polis. R/. Ardua.

Maxime de Suevis
Superis conjuncte catervis,
Sancte Othmare tuum
Lætifica populum. R/. Christe.

Inclyte Magne tuam
Clemens nunc respice plebem
Auxilio tutos
Undique redde tuos. R/. Ardua.

Virgineos flores
Agnes, Agathesque ferentes
Auxilio vestris
Addite nos sociis. R/. Christe.

Innocuos pueros
Resonemus laude peractos
Qui nos nos pueros
Dant resonare melos. R/. Ardua.

Omnes o Sancti nostræ succurrite vitæ.
Perque Crucem sanctam salva nos Christe Redemptor.
Ira deque tua clemens nos eripe Christe.
Nos peccatores audi te Christe rogamus.
Ut pacem nobis dones te Christe rogamus.
Crimen ut omne tuis solvas te Christe rogamus.
Auræ ut temperiem dones te Christe rogamus.
Ut fruges terræ dones te Christe rogamus.
Ut populum cunctum salves te Christe rogamus.
Ecclesiamque tuam firmes te Christe rogamus.
Fili celsi throni nos audi tete rogamus.
Agne Dei Patris nobis miserere pusillis.
Christe exaudi nos, O Kyrie ymon eleison.

Selon les diocèses, le texte de Raptert a été adapté en fonction des saints locaux. Ainsi à Rouen, ce sont Romanus et Audoenus (saint Romain et saint Ouen) qui sont invoqués, au lieu des saints de l’abbaye Suisse (saint Gall, saint Othmar).

Les limites de cet article ne nous permettent pas d’envisager les autres litanies chantées aux Rogations à Rouen. Voici néanmoins un enregistrement du versus Humili prece composé par Hartmann de Saint-Gall, et louée hautement par Lebrun-Desmarettes :

Le Flabellum de Saint-Philibert de Tournus – flabella et ripidia d’Orient & d’Occident

Si les flabella portés en signe d’honneur autour du Pape sont bien connus en Occident, on a généralement oublié que ceux-ci avaient connu un usage liturgique bien plus large, usage encore conservé de nos jours en Orient.

L’usage liturgique des flabella débute très haut dans l’histoire chrétienne, aussi n’est-ce guère étonnant de constater de grandes similitudes dans leur emploi en Orient comme en Occident. En effet leur emploi remonte au moins au IVème siècle, ainsi que l’atteste ce passage du VIIIème livre des Constitutions Ecclésiastiques :

« Que deux diacres, de chaque côté de l’autel, tiennent un éventail, constitué de fines membranes, ou des plumes du paon, ou de drap fin, et qu’ils chassent silencieusement les petits animaux qui volent, afin qu’ils ne s’approchent pas des calices. (VIII, 2) »

L’abbaye de Tournus, en Bourgogne, possédait un très ancien flabellum remontant à l’époque carolingienne. Ce flabellum liturgique avait été décrit comme figurant au trésor de Tournus par dom Edmond Martène et dom Ursin Durand, lors de leur mémorable campagne de collecte d’information dans tous les monastères de France en vue de la rédaction de Gallia christiana (cf. Voyage littéraire de deux religieux bénédictins de la congrégation de St-Maur, Paris, 1712 & 1724) : ils décrivent un vieux flabellum, possédant un manche d’ivoire de deux pieds de long, magnifiquement sculptés ; les deux côtés du disque comprenant quatorze figures de saints.

Ce témoignage unique se trouve actuellement conservé à Florence, en Italie, au Museo Nazionale del Bargello.

Le flabellum de Tournus est un témoin exceptionnel de part son ancienneté (il date des années 850), sa fragilité (le disque est en papier plissé et peint) et la virtuosité de son décor sculpté en ivoire (qui témoigne de la renaissance des lettres comme des arts à l’époque carolingienne, puisqu’il revivifie des textes de Virgile). C’est le plus ancien témoin occidental que nous possédions (un flabellum copte, décrit plus bas, lui est à peine antérieur de quelques années).

Ce flabellum a été offert par Génaut, abbé de Cunault, protecteur des arts, dont l’abbatiat se situe aux alentours de 850. Depuis cette époque, le précieux objet a suivi l’histoire mouvementée des reliques de saint Philibert, puisqu’il a été versé dans le trésor accompagnant la pérégrination du corps de ce saint.

Saint Philibert fut au VIIème siècle un infatigable fondateur de monastères parmi lesquels la grande abbaye de Jumièges & le monastère de l’île d’Hério (devenu plus tard Noirmoutier). Il mourut du reste, à un âge avancé, à Noirmoutier le 20 août 685. En raison des invasions normandes qui commencèrent à déferler à partir de 819, les moines de Noirmoutier entreprirent une longue errance à travers la France, emportant avec eux les reliques de saint Philibert ainsi que le trésor de leur abbaye de plus en plus loin à travers les terres. En 836, ils abandonnent Noirmoutier pour se fixer à Déas (Loire-Atlantique), puis en 845 vont à Cunault (sur la Loire en Anjou), puis 4 ans après à Messais en Poitou, près de Châtellerault, dans un domaine concédé par Charles-le-Chauve. Le Poitou étant à son tour menacé par les Normands, Charles-le-Chauve, très favorable aux moines, leur donne d’abord le lieu de Goudet près du Puy-en-Velay pour construire un nouveau monastère. Puis le 30 octobre 871, il leur concède l’abbaye de Saint-Pourçain en Auvergne dans l’Allier avec toutes ses dépendances. Le 19 mars 875, l’empereur accorde enfin comme refuge aux moines de saint Philibert l’abbaye Saint-Valérien de Tournus, avec le château et toutes ses dépendances. Les moines s’y fixèrent définitivement, renonçant à réintégrer Noirmoutier qui devint par la suite, une fois le péril normand écarté, comme Déas et Cunault, simple dépendance de Tournus. Les reliques de saint Philibert furent alors installées dans cette église qui, magnifiquement agrandie aux XIème & XIIème siècles, prendra le nom de Saint-Philibert de Tournus. Ainsi s’achève le laborieux exode des moines de Noirmoutier qui dura comme celui de l’Ecriture une quarantaine d’années. Cet exode est resté fameux en raison des très nombreux miracles accomplis par les reliques de saint Philibert à chacune des étapes de ses translations.

L’éventail de Saint-Philibert est fabriqué dans une longue bande de parchemin aux plis réguliers. La décoration s’organise en trois registres séparés par des bordures et des inscriptions. Le peintre enlumineur a utilisé plusieurs couleurs, surtout du vert et du rouge. Les motifs animaliers et végétaux du rinceau du registre supérieur s’intercalent dans le registre central avec 14 figures de saints (7 de chaque côté).

Nous empruntons au P. Juenin la description de ce fameux flabellum que l’on remarquait autrefois au trésor de l’abbaye de Tournus.

« C’est, dit-il un éventail flabellum tel que ceux dont parle Durantus son livre De Ritibus ecclesiasticis et qu’il assure d’après le pape saint Clément que deux diacres tenaient de chaque côté de l’autel pour empêcher les petits animaux volants de tomber dans le calice. Le nôtre est attaché à un manche de bois couvert d’ivoire travaillé et long de 20 pouces. Il s’ouvre en rond et a 17 pouces de diamètre. Il se replie au bout du manche où il est attaché et s’y ferme entre des plaques aussi couvertes d’ivoire longues de 8 pouces et demi et larges de 2 pouces : de telle manière qu’étant fermé toute sa longueur est de 29 pouces, dont 3 à 4 seulement, par le bout d’en bas, ne sont pas couverts d’ivoire mais aboutissent un peu en pointe comme pour être emboîtés dans un trou. L’éventail est en vélin peint de diverses figures et contient les vers suivants, qui en font connaître l’usage, mais qui ne sont pas des meilleurs, contenant des fautes contre la quantité et des transpositions. »

Voici les inscriptions qui figurent sur les diverses parties du flabellum de Tournus.

On lit d’un côté du disque de papier :

Flaminis hoc donum, regnator summe polorum,
Obtatum puro pectore sume libens.
Virgo parens Christi voto celebraris eodem.
Hic coleris pariter tu, Filiberte sacer.
Sunt duo quæ modicum confert æstate flabellum :
Infestas abigit muscas, et mitigat æstum,
Et sine dat tedio gustare munus ciborum.
Proptereà calidum qui vult transire per annum,
Et tutus cupit ab atris existere muscis,
Omni se studeat æstate muniri flabello.

Au dessus des figures qui sont représentées du même côté :

Sancta Lucia – Sancta Agnes – Sancta Cæcilia – Sancta Maria – Sanctus Petrus – Sanctus Paulus – Sanctus Andreas.

De l’autre côté :

Hoc decus eximium pulchro moderamine gestum
Condecet in sacro semper adesse loco.
Namque suo volucres infestas flamine pellit,
Et strictim motus longiùs ire facit.
Hoc quoque flabellum tranquillas excitat auras,
Æstus dùm eructat ventum, excitatque serenum,
Fugat et obcænas importunasque volucres.

Au dessus des figures :

Judex – Sanctus Mauritius – Sanctus Dionisius – Sanctus Filibertus – Sanctus Hilarius – Sanctus Martinus – Levita

Les 2 plaquettes d’ivoire qui protège l’éventail une fois replié sont ornées d’éléments végétaux et d’un vaste répertoire animalier inspiré de Virgile.

« Les éléments profanes, inspirés des Eglogles de Virgile, et copiés sur un manuscrit de la fin de l’antiquité, sont d’un style qui rappelle les enluminures du manuscrit de Virgile au Vatican. » (W. F. Wolbach, Les ivoires sculptés, de l’époque carolingienne au XIIe siècle, in Cahiers de civilisation médiévale, 1958, Vol. 1, numéro 1.1., p. 21).

Le manche est réalisé avec des éléments en os séparés par des noeuds de couleur verte. Sur la première pomme du manche, au dessous de quatre figures en relief :

S. Maria – S. Agnes – S. Filibertus – S. Petrus.

(Saint Paul a remplacé par la suite la figure originelle de sainte Agnès).

Sur la seconde figure la signature de l’artiste, un certain Joël :

† Johel me sanctæ fecit in honore Mariæ.

La troisième pomme ne comporte point d’inscription.

L’ensemble des inscriptions renvoient à l’usage liturgique de l’objet et confirment la dédicace à la Vierge et à saint Philibert. Les flabella étaient donc utilisés autour de l’abbé célébrant la messe, à l’origine pour chasser les insectes autour de l’autel et sans doute aussi pour apporter de l’air frais les jours de grande chaleur. Cet usage purement utilitaire devait toutefois s’empreindre dès l’origine de hiératisme, à l’instar de l’usage qu’en faisait les anciens Egyptiens.

Les flabella en Orient

Dans les liturgies orientales, les flabella liturgiques sont toujours employés ; ils ont perdus au cours des âges leurs évents (de plume, papier ou tissu) et il ne subsiste plus, au bout du manche de l’objet, que le disque central – sur lequel figure usuellement un chérubin aux six ailes.

Les flabella sont désignés en grec sous le nom d’άγια ριπίδια (aghia ripidia : saints éventails) et parfois sous le terme d’εξαπτέρυγα (hexapteryga : « six ailes »). Le symbolisme angélique va particulièrement être développé en Orien. Saint Sophrone, patriarche de Jérusalem († 641) indique que, dans l’esprit de l’Eglise, les images des ripidia figurant des chérubins & des séraphins symbolisent l’invisible participation des puissances angéliques aux sacrements de l’Eglise. Saint Photius, patriarche de Constantinople († 886) témoigne qu’à cette époque les ripida étaient encore ornés de plumes. Dans son esprit, ils ont été conçus pour « prévenir l’esprit obscurci à ne pas s’attarder sur le visible, mais, en détournant son attention, à attirer les yeux de son esprit & à les détourner vers le haut, du visible à la beauté invisible & ineffable. »

Ripidion byzantin présentant un chérubin.

Ripidion copte en argent de la fin du VIIIème – début du IXème siècle.
Brooklyn Museum of Art, New York.
Les 4 animaux de l’Apocalypse, figurant les 4 évangiles, entourés chacun des six ailes, sont présentés de part & d’autre du disque.

Selon les livres liturgiques byzantins, et conformément aux Constitutions Apostoliques du IVème siècle, pendant la liturgie de saint Jean Chrysostome, deux diacres se tiennent près de l’autel avec des ripidia qu’ils agitent doucement au-dessus des saints dons, depuis l’offertoire jusqu’à la communion (mais seulement pendant la consécration pour la liturgie de saint Basile). De nos jours, comme les saints dons sont désormais couverts, cet usage est tombé en désuétude pour les diacres, sauf le jour de leur ordination diaconale : l’évêque leur remet le ripidion avec leurs vêtements diaconaux et leur livre d’office, et les présente ainsi au peuple pour l’acclamation Axios ! (Il est digne !), ensuite le diacre ordonné agitera son ripidion près de l’autel selon l’antique pratique décrite par les livres liturgiques.

Les ripidia sont portés usuellement, dans l’Orient byzantin, à l’évangile, lors de la Grande Entrée (offertoire de la Divine Liturgie) et à toutes les processions. Leur usage est souvent laissé aux sous-diacres ou aux acolytes. La photo ci-dessus montre le chant de l’évangile par le diacre à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou, entouré de 4 sous-diacres portant des ripidia.

Les Russes les emploient fréquemment pour honorer une relique ou une icône insigne. Ci-dessus, des ripidia honorent l’icône de la Très-Sainte Trinité le jour de la Pentecôte à la Laure de la Trinité-Saint-Serge.

Lorsqu’ils ne sont pas employés, les ripidia sont disposés derrière l’autel (ou non loin de celui-ci en Russie du Nord, car l’usage s’y est établi de disposer à leur place les icônes du Christ & de la Mère de Dieu).

Les ripidia sont en usage également chez les Arméniens (qui l’appellent Kechotz), les Maronites, les Syriaques (qui l’appellent Marvahtho) & les Chaldéens. On y attache d’ordinaire de petites clochettes. On les agite à certains moments importants de la liturgie (l’épiclèse chez les Arméniens par exemple), ce qui produit un effet similaire à celui des clochettes dans le rit romain.

Marvahtho syriaque orné de branchages pour le jour des Rameaux

Les Ethiopiens enfin se servent de chasse-mouches liturgiques en crin de cheval, plus rudimentaires mais efficaces !

Sainte Sanctification (=messe) dominicale dans l’antique cathédrale d’Axoum en Ethiopie. L’un des diacres tient un cierge et un chasse-mouche liturgique.

Les flabella en Occident

Même s’il est sans doute le plus ancien témoin occidental conservé, le flabellum de Saint-Philibert de Tournus ne constitue pas un hapax, et l’instrument a été autrefois d’un emploi fréquent. En 813, on signale un flabellum en argent dans l’inventaire de l’abbaye de Saint-Riquier en Ponthieu (Migne, P. L., CLXXIV, 1257). Le testament d’Everard (mort en 837), fondateur de l’abbaye de Cisoin en mentionne un autre. L’inventaire du trésor de la cathédrale de Sarum (Salisbury, en Angleterre), daté de 1222, mentionne un flabellum en argent et deux en parchemin. L’inventaire de la cathédrale d’York recèle à la même époque un flabellum dont le manche était d’argent et le disque doré, lequel portait une image en émail de l’évêaue. Haymon (Hamo Hethe), évêque de Rochester (mort en 1352), a laissé à son Eglise un flabellum d’argent à manche d’ivoire. La cathédrale Saint-Paul de Londres en possédait un orné de plumes de paon.

L’abbaye de Kremsmünster en Haute-Autriche possède toujours un très intéressant flabellum du XIIIème siècle : dans les quartiers dessinés par une croix grecque est représentée la résurrection du Christ.

Voici ci dessus le magnifique disque d’un flabellum de Cologne, datant du début du XIIIème siècle (restauré & complété au XIXème siècle) conservé au Metropolitan Museum de New York.

L’usage liturgique du flabellum semble s’être un peu partout éteint en Occident à partir du XIVème siècle. L’invention de la pale pour recouvrir le calice (qui remonte au moins au XVIème siècle), accéléra, comme en Orient, sa désuétude.

Toutefois, il s’est maintenu en Occident dans quelques usages particuliers.

Le Pape – ainsi que nous l’avons noté au début de cet article – était, jusqu’au dernières réformes liturgiques, accompagné de deux flabella. Les plumes de paon dont ils étaient confectionnés, à cause de leurs ocelles, symbolisaient le regard, et donc la vigilance du pape sur l’ensemble de l’Église.

Le vénérable Pie XII porté sur la sedia gestatoria et entouré des deux flabella.

Le bienheureux Jean XXIII porté sur la sedia gestatoria et entouré des deux flabella.

L’archevêché de Lisbonne a été érigé en patriarcat par la bulle « In Supremo Apostolatus Solio » du 22 octobre 1716, afin de tenir compte de son autorité spirituelle sur l’ensemble de l’empire colonial portugais (mais aussi afin de remercier le Portugal pour son aide dans la lutte contre les Turcs). Le patriarche de Lisbonne possède depuis plusieurs privilèges, dont celui d’être accompagné de deux flabella.

S.E. Manuel, cardinal Gonçalves Cerejeira, patriarche of Lisbonne de 1929 à 1971, accompagné par ses flabella. Notez aussi la mitre du patriarche qui imite la forme de la tiare papale (le patriarche de Lisbonne timbre ses armes d’une tiare sans les clefs).

Le rit dominicain connait l’usage du flabellum. Voici une photo d’une messe solennelle célébrée dans le rit dominicain. Les 2 flabella sont tenus par les acolytes agenouillés.

Flabellum dans le rit dominicain

Voici encore quelques usages des flabella en Occident, dans des cadres un peu moins prestigieux mais toujours actuels (et, du reste, dans un contexte de nouveau rit).

Procession de reliques avec flabella sur l’île de Malte.

Procession des reliques de saint Liboire précédé du flabellum en la cathédrale de Paderborn (dans l’antique Saxe, actuellement en Rhénanie-du-Nord-Westphalie).
Plus d’informations & de photos sur cette procession.

Et pour finir, voici une photo de la procession des rameaux dans la paroisse anglicane de Saint-Timothée, à Fort-Worth au Texas :

En conclusion, même si l’usage des flabella pourrait paraître désuet dans notre monde moderne, leur histoire extrêmement ancienne est aussi un témoin indirect de la grande vénération et de la prudence extrême dont la Sainte Eglise a entouré dès l’origine les saints dons eucharistiques, et par là même l’affirmation de sa foi en la présence réelle de notre Seigneur sous les espèces du pain & du vin.

PS. : plus de photos pour illustrer cet article sur cet album de la page Facebook de la Schola Sainte Cécile.

Rit parisien – Hymne Christe qui lux es & dies – complies de Carême

L’évangile de la Transfiguration, qui a été lu hier samedi à la messe des Quatre-Temps de Carême et repris ce matin à la messe du IInd dimanche de Carême, m’offre l’opportunité de vous présenter une antique hymne de complies glorifiant le Christ, Lumière du monde.

Cette hymne, Christe qui lux es et dies, fut autrefois chantée pour les complies durant le Carême, mais elle n’a pas été retenue par le Bréviaire Romain. Il faut rappeler ici, ainsi que le suggère le mot lui-même, que le Bréviaire représente une abréviation de l’ancien office choral, afin de faire tenir celui-ci en un seul livre facile à transporter avec soi. Cette abréviation s’est faite principalement selon deux axes : d’une part en réduisant la longueur des leçons des matines, d’autre part en diminuant radicalement la grande variété d’antienne, d’hymnes et de répons qui existaient dans les livres de chœur plus anciens. Le Bréviaire Romain – dont la réalisation première paraît être le fait de clercs de la chapelle pontificale sous Innocent III (1198 – 1216) – a ainsi – par exemple – considérable simplifié l’office de complies, tout comme celui des vêpres de Carême.

Toutefois, cette hymne des complies a été conservée plus longtemps par un grand nombre de rites et usages diocésains ou religieux (e.g. Sarum, Worcester, Paris, Cambrai, Tours, Utrecht, Tongres, Salzbourg, Aix-la-Chapelle, Mayence, Trèves, Esztergom, Benevent, Dominicain, Augustinien, etc.), généralement pour le Carême. Cette large diffusion peut s’expliquer, à mon avis par la vénérable antiquité de cette hymne. En effet, Christe qui lux es et dies est déjà citée dans la Règle des Vierges écrite aux alentours de l’an 500 par saint Césaire d’Arles, où elle était déjà assignée aux complies durant l’année (à l’exception du temps pascal pendant lequel elle est remplacée par Christe precamur annue). Ce très beau texte a longtemps été attribué à saint Ambroise (cf. Pat. Lat. 17, 1176-1177), malheureusement son véritable auteur demeure inconnu. La construction rythmique est cependant la même que dans les hymnes de saint Ambroise.

L’adoption de la liturgie romaine dans l’Empire carolingien s’accompagna d’une diffusion généralisée de la Règle de saint Benoît, par suite d’un canon du Concile d’Aix-la-Chapelle tenu en 817 sous Louis Le Pieux.

111. Ut officium juxta quod in regula sancti Benedicti continetur celebrent monachi.
(cf. Labbe, Concilia, t. VII, c. 1505 ; Baluze, Capitul., I, c. 579).

Cependant, on assista à cette époque à une fusion significative de l’hymnaire bénédictin (où l’hymne assignée à complies est Te lucis ante terminum) & l’hymnaire gallican, ainsi que le montre plusieurs manuscrits de ce temps. Par exemple, le manuscrit 2106 de Darmstadt (qui peut être du des VIIIème et IXème siècles) donne : « Ad completorium Christe qui lux es et dies, item ad completorium Te lucis ante terminum ». Saint Ethelwold, évêque de Winchester, donne la même ordonnance dans sa règle monastique de 963.

Bien sûr, il y a des variantes dans les manuscrits d’un usage diocésain à un autre. Toutefois, en règle générale, le chant de cette hymne est construit de manière calme & méditative autour de la tierce mineure (ré-fa) du second ton ecclésiastique. Voici le chant de cette hymne d’après les livres de chœur de Notre-Dame de Paris datés des alentours de l’an 1300 :

Voici une traduction française des élégants dimètres iambiques de Christe qui lux es et dies d’après Charles de Courbes en 1622 :

Christe qui lux es & dies,
Noctis ténebras détegis,
Lucísque lumen créderis,
Lumen beátum prædicans.
Christ lumière, & jour apparent,
Toutes ténèbres découvrant,
Qui, splendeur de splendeur, est né,
Prêchant la divine clarté.
Precámur, sancte Dómine,
Defénde nos in hac nocte :
Sit nobis in te réquies,
Quiétam noctem tríbue.
Tres-saint Seigneur, doux Jésus-Christ,
Défend-nous durant cette vie :
Si bien qu’en toi ayons repos,
Et douce vie par ton saint laus.
Ne gravis somnus írruat,
Nec hostis nos surrípiat :
Nec caro illi conséntiens
Nos tibi reos státuat.
Non d’un tel profond somme épris,
Que de Satan fussions surpris :
Notre chair n’adhère à ses faits,
Qu’à toi ne nous accuse, infects.
Oculi somnum cápiant,
Cor ad te semper vígilet :
Déxtera tua prótegat
Fámulos qui te díligunt.
Que si notre œil est sommeillant,
Le coeur soit à toi surveillant :
Ta dextre soit l’appui constant,
De tes élus qui t’aiment tant.
Defénsor noster, áspice,
Insidiántes réprime :
Gubérna tuos fámulos
Quos sánguine mercátus es.
Sois donc notre bon défenseur,
Réprime des malins le cœur,
Régi tes servants affectés,
Que par ton sang as rachetés.
Meménto nostri, Dómine,
In gravi isto córpore :
Qui es defénsor ánimæ,
Adesto nobis, Dómine.
O Seigneur, souviens toi de nous,
En ce corps grave & si reboux,
Toi, de nos âmes, défenseur,
Assiste-nous, ô cher Sauveur.
Deo Patri sit glória,
Ejusque soli Fílio,
Cum Spirítu Paráclito,
Et nunc et in perpétuum. Amen.
A Dieu le Père soit honneur,
Et à son Fils notre Seigneur,
Au Saint Esprit semblablement,
Ores & perdurablement. Amen.

Le chant Dominicain est quasiment le même que le Parisien, avec une seule note qui diffère : ré au lieu de do au commencement du second verset (et aussi la périélèse à la fin de l’intonation, tradition parisienne typique). Voilà, s’il en était besoin, une preuve supplémentaire de l’étroite parenté entre ces deux rites. Voici le chant tel qu’il est noté dans le Completorium de Suarez de 1949. Notez la génuflexion sur le chant du verset « Quos sanguine mercatus es » :

Le chant de Sarum est en ligne sur l’excellent site web Music of the Sarum Rite, page 855 :

Plusieurs compositeurs ont laissé de la musique pour cette hymne : citons Eustache du Caurroy, Charles de Courbes ou encore William Byrd. Voici les très belles alternances polyphoniques écrites par le catholique anglais Robert White (c. 1538 † 1574), chantées ici avec le plain-chant de Sarum :

Une autre version par le même compositeur :

Nobilis, humilis – Une hymne norvégienne à saint Magnus

Un récent séjour aux Iles Orcades me donne le propos d’un petit article sur une hymne magnifique en l’honneur de saint Magnus qui y fut jadis composée, laquelle constitue un témoin important dans l’histoire de la musique sacrée occidentale.

En voici le début dans le manuscrit du XIIIème siècle conservé à l’université d’Uppsala :

Et en voici une splendide interprétation par La Maurache et l’Ensemble Fulbert de Chartres (Musica Cathedralis – Disque Arion ARN 268428 – 1998) que je vous invite à découvrir :

http://www.schola-sainte-cecile.com/wp-content/2011/07/1-01-Hymne-a-Saint-Magnus.mp3

En voici une transcription en notation moderne :

I. Nobilis, humilis, Magne martyr stabilis,
Habilis, utilis, comes venerabilis
Et tutor laudibilis tuos subditos
Serva carnis fragilis, mole positos.
I. Magnus, noble et hymble martyr puissant,
Valeureux, seriable, vénérable compagnon
Et guide digne de louanges, protège tes sujets
Devant le danger où ils sont, par la faiblesse de la chair.
II. Præditus, cœlitus, dono Sancti Spiritus
Vivere, temere, summa caves opere
Carnis motus premere, studes penitus
Ut carnis in carcere, regnet spiritus.
II. Pourvu du don du Saint-Esprit, tu as pris soin
Dans toutes tes actions de vivre sans souci du lendemain
Et de réprimer les pulsions de la chair.
Tu t’es profondément appliqué
Pour que, une fois obtenue la maîtrise de la chair, l’esprit règne.
III. Gravia, tedia, ferens pro justicia,
Raperis, terreris, donec ictu funeris
Abymis extolleris ad cœlestia
Sic Christo conjungeris per supplicia.
III. De graves dommages tu as subi par amour de la justice,
On t’a persécuté jusqu’à ce qu’un funeste coup
T’emporte des abîmes pour te porter en haut des cieux
Où par ton supplice, tu as pu t’unir au Christ.
IV. Pura gloria, signorum frequencia
Canitur, agitur, Christus benedicitur,
Et tibi laus redditur in Ecclesia
O quam felix cernitur hinc Orchadia.
IV. Ta pure gloire ainsi que tes nombreux miracles
Est chantée. Tu es béni par le Christ
Et nous proclamons ta louange dans toute l’Eglise
Depuis ces Orcades, îles bienheureuses.
V. Gentibus laudibus, tuis insistentibus
Gratiam, veniam & æternam gemmam,
Precuum preinstantiam propter optine
Hanc salvans familiam a discrimine.
V. Que le peuple qui chante sans cesse tes louanges
Obtienne grâce, pardon et biens éternels.
De grâce, écoute nos incessantes prières
Et préserve notre famille de la chute par le péché.

Cette hymne provient des Iles Orcades, archipel britannique situé au Nord de l’Ecosse. Les Orcades furent colonisées à partir du VIIIème siècle par les Vikings et dépendirent de la Norvège jusqu’au XVème siècle où elles furent annexées par l’Ecosse en dédommagement de la dot jamais payée de Marguerite de Danemark, épouse de Jacques III d’Ecosse.

Saint Magnus fut au XIIème siècle un des comtes norvégien des Orcades, mais le titre était revendiqué par un de ses cousins, qui n’hésita pas à le faire exécuter après l’avoir capturé de façon inique. Le comte Magnus subit le martyre le 16 avril 1117, priant pour ses bourreaux. Saint Magnus était de son vivant apprécié par les Orcadiens pour sa grande piété, son honnêteté et sa non-violence. Ces vertus ayant été glorifiées par le martyre, il devint le saint patron des îles Orcades et l’un des saints les plus vénérés de la Norvège catholique, avant la réforme protestante.

A Kirkwall, capitale des Orcades, on peut toujours voir la magnifique cathédrale édifiée très vite pour abriter les reliques de saint Magnus et qui fut consacrée dès l’an 1137. Le diocèse des Orcades était placé sous l’autorité de l’archevêque de Nidaros, en Norvège. Depuis la réforme protestante, la cathédrale Saint-Magnus de Kirkwall est occupée par les presbytériens écossais.

Néanmoins, on y a retrouvé tout à fait par hasard en 1917 les reliques de saint Magnus qui avaient été cachées dans un pilier depuis la réforme protestante.

Un rare exemple de polyphonie primitive notée : le gymel

Cette hymne à saint Magnus est un rare exemple de polyphonie primitive scandinave. Elle se retrouve dans un codex du XIIIème siècle conservé à l’Université d’Uppsala, mais pourrait être plus ancien et remonter à la fin du XIIème siècle. Sa polyphonie à deux voix s’inscrit dans le Vème ton ecclésiastique (mode de fa lydien). Elle est un parfait exemple du genre musical appelé gymel, dit encore gimel ou gemell. Ce terme dérive du latin gemellus, qui signifie jumeau, terme qui rend bien compte de cette technique d’harmonisation où les deux voix procèdent par tierces parallèles.

La notation du manuscrit d’Uppsala ne comporte pas d’indication rythmique ; le rythme de l’hymne a été déduit par les musicologues qui ont montré qu’elle est constituée de formules mélodiques et rythmiques que l’on retrouve dans des compositions vikings un peu postérieures. On serait donc en présence d’une adaptation à la liturgie latine des formules traditionnelles employées pour le chant des sagas scandinaves.

La caractéristique du gymel est d’employer l’intervalle de tierce, lequel était considéré comme un intervalle dissonant à cette époque sur le continent européen, probablement parce que la musique européenne de l’époque était fondée sur les considérations pythagoricienne des intervalles. La gamme de Pythagore donne des quintes justes pures, mais les tierces ne sonnent pas très bien dans ce système. Ce chant de Vikings devait paraître très étranges aux oreilles étrangères, qui réprouvaient l’usage de la tierce. Du reste, les commentateurs arabes avaient comparé le chant des Vikings, peu familiers à leurs oreilles, au hurlement des loups ou des chiens !

Un texte de l’archidiacre Giraud de Barri, ecclésiastique gallois du XIIème siècle, semble indiquer la large diffusion dans le Nord de la Grande-Bretagne du chant en tierces parallèles de style gymel, et Giraud indique que cette technique provient manifestement des Vikings :

In borealibus quoque majoris Britanniae partibus, trans Humbriam scilicet Eboracique finibus, Anglorum populi qui partes illas inhabitant simili canendo symphonica utuntur harmonia : binis tamen solummodo tonorum differentiis et vocum modulando varietatibus, una inferius submurmurante, altera vero superne demulcente pariter et delectante. Nec arte tamen sed usu longaevo et quasi in naturam mora diutina jam converso, haec vel illa sibi gens hanc specialitatem comparavit. Qui adeo apud utramque invaluit et altas jam radices posuit, ut nihil hic simpliciter, nihil nisi multipliciter ut apud priores, vel saltem dupliciter ut apud sequentes melice proferri consueverit ; pueris etiam, quod magis admirandum, et fere infantibus, cum primum a fletibus in cantus erumpunt, eandem modulationem observantibus.

Angli vero, quoniam non generaliter omnes sed boreales solum hujusmodi vocum utuntur modulationibus, credo quod a Dacis et Norwagiensibus qui partes illas insulae frequentius occupare ac diutius obtinere solebant, sicut loquendi affinitatem, sic et canendi proprietatem contraxerunt.

*

Dans le nord de la Grande-Bretagne, au-delà de l’Humber, et dans la région d’York, les peuples Angles qui habitent ces régions utilisent le même genre de chant par harmonie symphonique : mais avec une variété de seulement deux mélodies vocales de tons distincts, l’une, inférieure, murmure, l’autre au-dessus, est tout aussi apaisante et charme l’oreille. Pourtant, dans ces deux régions, ce style particulier est acquis non par étude, mais par un long usage, de sorte qu’il est devenu en quelque sorte une habitude de seconde nature. Et cela est devenu si fort dans les deux pays, et pris de telles racines, que l’on n’entend jamais le chant simple, mais soit avec beaucoup de voix comme dans l’ancien [Pays de Galles], ou toutefois au moins deux comme dans ce dernier [nord de l’Angleterre]. Et ce qui est encore plus merveilleux, c’est que même les enfants, et presque même les nourrissons, dès qu’ils passent des larmes au chant, suivent cette même façon de chanter.

Les Anglais cependant ne font généralement pas usage de cette manière de chanter, mais seuls les habitants du Nord ; aussi je crois que c’est par les Danois et les Norvégiens, qui ont souvent occupé ces parties de l’île et avaient l’habitude de les tenir pour de longues périodes, que les habitants ont acquis leurs affinités dans leur façon de parler et leur manière particulière de chanter.

Cette hymne de saint Magnus est un témoin important dans l’histoire de la musique occidentale et nous donne un écho des traditions orales qui devaient être largement pratiquées dans les chrétientés nordiques.

2 pièces de l’ancien office primitif liégeois de la Fête-Dieu

En 1246, lorsque le prince-évêque de Liège, Robert de Torote, établi en son diocèse la célébration de la Fête-Dieu à la suite des visions de sainte Julienne de Cornillon, il fallut établir un office & une messe pour la nouvelle fête. La composition des nouveaux textes et de leurs mélodies fut confiée à Jean de Cornillon, prêtre, lequel travailla en collaboration avec sainte Julienne.

A la suite du miracle eucharistique de Bolsena en 1263, le pape Urbain IV, ancien confesseur de sainte Julienne, étendit à toute l’Eglise la Fête-Dieu par la bulle « Transiturus de hoc mundo » du 8 septembre 1264. Il confia alors à saint Thomas d’Aquin la rédaction d’un nouvel office et d’une nouvelle messe, et c’est l’admirable travail de saint Thomas que nous chantons toujours aujourd’hui, avec des pièces universellement célèbres comme l’hymne Pange lingua, l’antienne de Magnificat O quam suavis est ou la séquence Lauda Sion.

Pourtant, dans la principauté de Liège elle-même, l’ancien office composé par Jean de Cornillon subsista avant d’être finalement supplanté par celui de saint Thomas d’Aquin et de disparaître complètement au XVIème siècle. Certes l’œuvre de saint Thomas est inégalable de par sa densité théologique, mais celle de Jean de Cornillon n’était pas sans mérites ; en particulier, on pourra apprécier la réelle beauté musicale, la composition du plain-chant étant originale, là où saint Thomas « centonise » le plus souvent, c’est-à-dire reprend tous les grands « tubes » du répertoire en leur donnant des textes nouveaux.

Nous avons la grâce de chanter cette année la messe et la procession de la Fête-Dieu à Liège, en la cité même où cette belle fête fut instituée la première fois sous le vocable de Festum Eucharistiæ, la Fête de l’Eucharistie. Nous utiliserons bien sûr les livres romains toutefois nous chanterons au Salut du Très-Saint Sacrement des pièces tirées de l’ancien office de Jean de Cornillon.

Antienne du Magnificat des IIndes vêpres

Jésus, plein de bonté & de bénignité, salut véritable & notre sanctification, suave satiété des anges, hostie glorieuse, céleste, douce comme le miel, faites-nous parvenir dans votre gloire. Là nous ne verrons plus en figure, comme ici-bas, mais directement & sans voiles, lorsque vous apparaîtrez tout en tous Dieu béni à jamais.

Séquence de la messe de la Fête-Dieu

Sequentia

Séquence
Laureata plebe fidelis
Sacramento Christi carnis,
Laude regem gloriae.
Peuple fidèle, le sacrement du corps du Christ est ton diadème : loue le Roi de gloire.
Nam cum regnans sit in caelis,
Cum effectu suae mortis
Se praebet cotidie.
Il règne dans le ciel, mais il se donne chaque jour avec le fruit de sa mort.
Ut pretium pro peccatis
Fiat virtus passionis
Et augmentum gratiae,
La vertu de sa passion devient le prix de notre rachat et une augmentation de grâce.

Missa confert ista nobis ;
Ergo digne sit solemnis
Missae cultus hodie.
C’est le sacrifice de la messe qui nous assure ces bienfaits : entourons-le aujourd’hui d’un éclat spécialement solennel.

Hoc signavit vitae lignum,
Melchisedech panem vinum,
Ut placaret trinum-unum,
Offerens altissimo  ;
Ce mystère a été annoncé en figure : l’arbre de vie  ; l’offrande de pain et de vin, présentée au Très-Haut par Melchisédech, pour apaiser le Dieu un et trine  ;

Aser quoque pinguis cibus
Delicias dans regibus,
Nam regalis est hic cibus
Pane sacratissimo.
Aser qui reçut en héritage de son père Jacob le pain nourrissant, délices des rois, car véritablement notre pain très-saint est nourriture royale.

Et hoc quidem designavit
Agnus sine macula,
Quem edendum immolavit
Quondam lex mosaica.
Une autre figure est 1’Agneau sans tache qu’autrefois la Loi mosaïque immolait et faisait manger par le peuple.
Agnus legis iam cessavit,
Supervenit gratia,
Christi sanguis dum manavit
Mundi tollens crimina.
Cet Agneau a disparu. La Grâce a succédé à la Loi, lorsque le sang du Christ fut versé pour effacer les péchés du monde.

Caro cuius tam serena
Nobis esca sit amoena
Fidei mysterio.
Que sa chair sans défaut soit notre douce nourriture dans le mystère de la foi.

Quam provide mana caeli
Figuravit Israeli
Nobili praesagio.
Symbole célèbre, la manne tombée du ciel préfigure cette nourriture devant le peuple d’Israël.

Esca fuit temporalis
In deserto datum manna,
Christus panis est perennis
Dans aeterna gaudia.
Dans le désert, la manne ne fut donnée en nourriture que pour un temps  ; le Christ est le pain permanent, qui procure les joies éternelles.

Hic est panis salutaris,
Per quem datur nobis vita,
Hic est calix specialis
Cuius potus gratia.
C’est le pain salutaire qui nous infuse la vie ; c’est le calice choisi d’où découle la grâce.
Hic est esus pauperum,
Nullum quaerens pretium
Sed mentes fidelium,
Pacis praebens copiam.
Il est l’aliment des pauvres  ; il ne demande en prix aux fidèles que leur âme, et leur assure en retour une abondance de paix.
O dulce convivium
Supernorum civium,
In terris viaticum
Nos ducens ad patriam.
O doux banquet des habitants du ciel, vous êtes sur la terre notre viatique, et vous nous conduisez vers la patrie.
Vitae via, lux perennis,
Satians refectio,
Christe, confer vitam nobis
Hoc sacro convivio.
Chemin de la vie, lumière éternelle, ô Christ, vous qui rassasiez pleinement, donnez-nous la vie en ce saint banquet.
Ut aeterno cum supernis
Perfruamur gaudio,
Quod ostendet deitatis
Manifesta visio.
Faites-nous jouir, avec les bienheureux, de la joie éternelle, qui résultera de la vision parfaite de la
divinité.
Vive panis, vivax unda,
Vera vitis et fecunda,
Vitae da subsidia.
Pain vivant, breuvage vivifiant, seule vraie vigne et féconde, ranimez notre vie.
Sic nos pasce, sic nos munda,
Ut a morte nos secunda
Tua salvet gratia.
Nourrissez-nous, purifiez-nous, et que votre grâce nous préserve de la mort éternelle.
Nam effectus tuae mortis
Nos emundat a peccatis
Per missae mysteria..
Votre mort a pour effet de nous purifier de nos péchés par le mystère de l’autel.
Summæ templum Trinitatis
Sempitemam confer nobis
Gloriam in patria.
Temple de la souveraine Trinité, procurez-nous la gloire éternelle dans la patrie.
Iesu, decus angelorum,
Spoliator infernorum
Humili victoria,
Jésus, gloire des anges, vainqueur de l’enfer à qui, par votre humilité, vous avez arraché sa proie,
Honor caeli, lux sanctorum,
Salus mundi, fons bonorum,
Tibi laus et gloria. Amen.
A vous, lumière des saints, salut du monde, source de tout bien, à vous louange et gloire. Amen.

Livret PDF avec ces deux pièces.

Source : Dom C. Lambot, Dom I. Fransen, L’Office de la Fête-Dieu primitive – Textes & mélodies retrouvées. Editions de Maredsous, 1946. 104 pages.
Ouvrage imprimé pour les festivités du VIIème centenaire de l’institution de la Fête-Dieu à Liège en 1946.