Anonyme – Trisaghion polonais

Auteur anonyme polonais (XVIème siècle).
Sanctus Deus – Trisaghion.
4 voix (STTB).
4 pages.

Le Trisaghion (en grec Τρισάγιον, Trois fois saint) est un chant liturgique qui remonte aux premiers temps de l’Eglise et que l’on retrouve dans les liturgies d’Orient et d’Occident. Son origine est probablement syrienne et il est possible que les Pères réunis au Concile de Chalcédoine en 451 soient à l’origine de sa large diffusion à Constantinople et dans tout l’Orient. En Occident, l’antique liturgie des Gaules au VIème l’utilisait à chaque messe, mais la liturgie romaine ne l’a reçu que pour la messe des présanctifiés du Vendredi Saint.

Cette mise en musique de ce texte liturgique nous vient de Pologne, dont le royaume, au XVIème englobait de larges territoires pratiquant la liturgie byzantine (où le Trisaghion se chante à toutes les messes). C’est un faux-bourdon dans le style polonais d’alors, style qui a fortement influencé la construction de la polyphonie russe ultérieure.

Voici le texte de ce Trisaghion, ainsi qu’une traduction :

R/. Sanctus Deus, Santus fortis, * Sanctus im-mortalis miserere nobis. (ter) Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous. (ter)
V/. Gloria Patri et Fílio et Spiritui Sancto. Sicut erat in principio et nunc et semper et in sæcula sæculórum. Amen. * Sanctus immortalis mise-rere nobis. Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit. Comme il était au commencement et mainte-nant et toujours et dans les siècles des siècles Amen. Saint Immortel, aie pitié de nous.
R/. Sanctus Deus, Santus fortis, * Sanctus im-mortalis miserere nobis. (ter) Saint Dieu, Saint Fort, Saint Immortel, aie pitié de nous. (ter)

Les premières mesures de cette partition :

Trisaghion polonais

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Palestrina – Super flumina Babylonis

Giovanni Pierluigi da Palestrina (c. 1525 † 1594), maître de la chapelle papale de Saint-Pierre du Vatican, de Saint-Jean de Latran & de Sainte-Marie-Majeure.
Super flumina Babylonis.
4 voix mixtes.
4 pages – Mi mineur.

Ce motet Super flumina Babylonis figure en 3ème position dans le « Motectorum liber secundus », recueil des motets à 4 voix de Palestrina, publié à Venise en 1581 & réédités en 1584.

Palestrina y met magnifiquement en musique les deux premiers versets du psaume CXXXVI, le seul du Psautier à évoquer l’exil du peuple juif à Babylone. La tonalité de mi mineur illustre bien la tragique tristesse du texte.

Ce motet n’est pas assigné à une période déterminée de l’année, mais convient particulièrement bien au temps de la Septuagésime. En voici le texte latin & sa traduction :

Super flúmina Babylónis, illic sédimus et flévimus : * dum recordarémur Sion.

Au bord des fleuves de Babylone, là nous étions aussi & pleurions, nous souvenant de Sion.

In salícibus in médio ejus, * suspéndimus órgana nostra.

Aux saules qui sont en son milieu, nous avions suspendu nos instruments.

Les premières mesures de cette partition :

Super flumina Babylonis - Palestrina

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Quelques vidéos en ligne :

Super flumina Babylonis - Palestrina

Un apostiche idiomèle de Côme le Moine dans la liturgie latine du 2 février

Le 2 février, les Eglises d’Orient & d’Occident célèbrent la Purification de la Sainte Vierge & la Présentation de Jésus au Temple, 40 jours après sa Nativité. En Orient, cette fête reçoit aussi le nom d’Hypapante ou « Rencontre du Seigneur » (l’expression Occursum Domini, qui en est l’équivalent latin, a également été en usage en Occident), terme qui rappelle la sainte rencontre entre l’Enfant Jésus & le vieillard Syméon. Nous avons précédemment présenté que le tropaire grec de la fête s’était retrouvé dans les antiennes processionnelles de cette fête en Occident. Une autre antienne de la procession latine de la Chandeleur, Adorna thalamum, possède elle aussi une origine orientale.

A la fin de l’office de vêpres de cette fête, les livres liturgiques grecs (Ménée de février) en effet, assignent aux apostiches (chants qui accompagnent le retour en procession du clergé dans le chœur, après une station au narthex de l’église), trois idiomèles (pièces possédant une mélodie propre) composés dans le VIIème ton par Côme le Moine.

Voici le texte grec du premier de ces apostiches idiomèles :

Κατακόσμησον τὸν νυμφῶνά σου Σιών, καὶ ὑπόδεξαι τὸν Βασιλέα Χριστόν, ἄσπασαι τὴν Μαριάμ, τὴν ἐπουράνιον πύλην· αὕτη γὰρ θρόνος Χερουβικὸς ἀνεδείχθη, αὕτη βαστάζει τὸν Βασιλέα τῆς δόξης, νεφέλη φωτὸς ὑπάρχει ἡ Παρθένος, φέρουσα ἐν σαρκὶ Υἱὸν πρὸ Ἑωσφόρου, ὃν λαβὼν Συμεὼν ἐν ἀγκάλαις αὐτοῦ ἐκήρυξε λαοῖς, Δεσπότην αὐτὸν εἶναι, ζωῆς καὶ τοῦ θανάτου, καὶ Σωτῆρα τοῦ κόσμου.

Cette composition liturgique de l’office grec fut repris dans la liturgie romaine du 2 février, afin d’y devenir l’une des antiennes accompagnant la procession de la Chandeleur. Voici le texte latin :

Adórna thálamum tuum, Sion, et súscipe Regem Christum : ampléctere Maríam, quæ est cæléstis porta : ipsa enim portat Regem glóriæ novi lúminis : subsístit Virgo, addúcens mánibus Fílium ante lucíferum génitum : quem accípiens Símeon in ulnas suas, prædicávit pópulis, Dóminum eum esse vitæ et mortis, et Salvatórem mundi.

En voici une traduction française :
Sion, orne ta chambre nuptiale, et reçois le Christ-Roi ; accueille avec amour Marie, qui est la porte du ciel ; car elle tient dans ses bras le Roi de gloire, celui qui est la lumière nouvelle ; debout, la Vierge offre de ses propres mains son Fils engendré avant l’aurore ; Siméon le reçoit dans ses bras et annonce aux peuples le Maître de la vie et de la mort, et le Sauveur du monde.

Dans le rit romain, Adorna thalamum se présente comme une grande antienne processionnelle, un type un peu particulier de chants qui étaient exécutés à deux chœurs alternés. Du reste, les reprises mélodiques internes de la pièce, chantée dans un VIème ton à la tournure inhabituelle (une transcription du chant grec ?), suggèrent fortement les alternances entre deux chœurs. Voici une proposition de restitution de ces alternances antiphonées :

Ant-06-AdornaThalamum

Adorna thalamum figure déjà dans l’un des plus ancien témoin du graduel grégorien, l’Antiphonaire du Mont-Blandin (f°. 95, v°). Dans cet antiphonaire de la messe, cette antienne (tout comme le tropaire Χαῖρε κεχαριτωμένη Θεοτόκε Παρθέν / Ave gratia plena Dei Genitrix Virgo) est transcrite à la fois en grec et en latin, suggérant que la pièce a pu être chantée primitivement en Occident dans les deux langues. Le grec est rendu phonétiquement en caractère latin (témoignage intéressant du reste pour comprendre comment pouvait être prononcé le grec liturgique par des gosiers barbares latinisés du Nord des Gaules).

Voici le découpage de ce texte bilingue dans le manuscrit du Mont-Blandin :

Chathacosmyso thon niphona su Sion Adorna thalamum tuum, Sion,
coe ipodexe ton basileon Christon et suscipe Regem Christum
aspase thyn Mariam amplectere Mariam
thyn epuranion phylyn quae est caelestis porta
authy bastazi thon Basileon thys doxis ipsa enim portat regem gloriae
nephyli photos yparchy parthenos novo lumine subsistit Virgo
ferusa en chersin Yon proeosforu adducens in manibus filium ante luciferum
on labon Symeon en anchales autu quem accipiens Simeon in ulnis suis
ekyrixen lais praedicavit populis
despotyn authon ene Dominum eum esse
Zois ce thanatu vitae et mortis
ce Sothyra tu chosmu et salvatorem mundi
Adorna thalamum bilingue - antiphonaire du Mont-Blandin.

Adorna thalamum bilingue : grec & latin – antiphonaire du Mont-Blandin.

L’antiphonaire du Mont-Blandin est l’un des témoins les plus anciens et plutôt complet des textes liturgiques grégoriens chantés à la messe. On le date du début du IXème siècle.

Or Côme le Moine auquel les Ménées grecs attribuent la paternité de notre antienne est régulièrement identifié comme étant saint Côme (ou Cosmas) le Mélode, appelé aussi saint Côme de Maïouma (ou de Jérusalem, ou l’Hymnographe).

Né vers 675, saint Côme de Maïouma était un orphelin damascène de pauvre extraction qui fut adopté par Serge, le père de saint Jean Damascène. Les deux enfants reçurent leur instruction du moine Côme de Sicile. Les deux frères de lait devinrent moines vers 726 à la laure de Saint-Sabbas près de Jérusalem. Tous deux furent les hymnographes les plus brillants & les plus célèbres de la liturgie grecque. Saint Côme devint évêque de Maïouma, petite ville qui était alors le port de Gaza. Il y mourut vers 760.

Quarante années seulement sépareraient la mort de l’auteur grec de l’antienne qu’on retrouve dans le manuscrit de l’abbaye du Mont-Blandin, témoin fidèle de la liturgie romaine telle qu’elle fut synthétisée et adaptée à la cour carolingienne. Une si brève période pose problème et diverses solutions peuvent être envisagées :

1ère hypothèse : L’attribution de l’apostiche Κατακόσμησον τὸν νυμφῶνά σου faite par les Ménées grecs à Côme le Moine est fausse et la pièce est plus ancienne (les deux autres apostiches idiomèles suivant ont pu être composés ultérieurement sur le modèle de Κατακόσμησον τὸν νυμφῶνά σου par Côme le Moine, d’où l’attribution commune des trois pièces).
2nde hypothèse : Côme le Moine dont il est fait allusion n’est pas saint Côme de Maïouma mais un autre hymnographe inconnu qui serait plus ancien, ou alors son précepteur Côme de Sicile, qui aurait été aussi hymnographe. Cette hypothèse est avancée par le cardinal Pitra.
3ème hypothèse : Il convient de repousser la date de rédaction de l’Antiphonaire du Mont-Blandin, des alentours de l’an 800 à la fin du IXème. Dominique Gatté a montré que les quelques neumes qu’il contient (sur le debut de l’introït Ad te levavi, longtemps pensés comme un ajout ultérieur, seraient bien de la même encre que le texte du manuscrit. Or la notation musicale avec neumes semble apparaître après 850. Soit notre manuscrit est l’unique témoin antérieur à cette date de l’existence de la notation neumatique, soit il est effectivement postérieur à 850.
4ème hypothèse enfin : Notre antienne est bien de saint Côme de Maïouma dont l’activité hymnographique a pu commencer dès les années 720 lorsqu’il devient moine à Saint-Sabbas. Son introduction dans la liturgie romaine du 2 février, comme celle du tropaire Ave plena gratia, aurait pu être le fait du pape saint Grégoire III, lequel était de Syrie. Grégoire semble né vers 690, et régna sur le trône de saint Pierre de 731 à 741. Saint Grégoire III est le 5ème des papes syriens des VIIème – VIIIème siècles. Cette concentration de Syriens sur le siège de Rome est une conséquence de l’exil de nombreux chrétiens syriens réfugiés à Rome à partir de la conquête musulmane de la Syrie (634-638). Le Liber pontificalis loue son bilinguisme latin-grec dans le chant des psaumes et son habilité aux célébrations liturgiques (la notice sur ce pape rapporte aussi qu’il ajouta quelques mots au canon romain pour l’usage exclusif d’un oratoire de Saint-Pierre). Grégoire III lutta courageusement contre l’iconoclasme que promouvait l’empereur de Constantinople, Léon III (et rejoignait de ce fait le même combat que menait en Orient son compatriote syrien saint Jean Damascène). Ce pape entretint des relations fructueuses avec Charles Martel, aussi son œuvre fut telle tenue en grande estime par les Carolingiens ultérieurs (les lettres de saint Grégoire III à Charles Martel furent collectées par ordre de Charlemagne dans le Codex epistolaris Carolinus). Tous ses éléments pourraient rendre plausible la réception dans la liturgie de Rome d’œuvres d’hymnographes syriens, & leur diffusion dans l’espace carolingien.

Quoiqu’il en soit de ces hypothèses, il demeure qu’Adorna thalamum est toujours chantée aujourd’hui encore – & au moins 1200 ans après sa composition – à la même fête du 2 février dans les rits grecs & latins, accompagnant dans un cas comme dans l’autre un mouvement de procession. Qu’en la chantant, nous soyons incités à prier pour la bonne marche de la réunion des deux Eglises, celle de l’Orient & celle de l’Occident.

*

Pour mémoire, voici le texte slavon de cet apostiche idiomèle :

Adorna thalamum en slavon

Enregistrement & photos : messe solennelle de Requiem pour Louis XVI

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Téléchargez les partitions chantées au cours de cette messe & présentes dans cet enregistrement :

Les fichiers MP3 sont téléchargeables ici.

Ce 21 janvier pour la 24ème année successive (depuis le bicentenaire de 1993), une messe solennelle de Requiem pour le roi Louis XVI était célébré à Saint-Eugène.


REQUIEM POUR LOUIS XVI, 21 JANVIER 2017
ORAISON FUNEBRE

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017Une fois encore, nous venons d’entendre ce texte admirable que la piété d’un prince malheureux nous a légué en testament. Un texte qui révèle une grande noblesse d’âme et une profonde délicatesse de cœur, dignité et humanité qui apparaissent comme l’écho fidèle de cet autre Testament, chanté par le diacre, celui où le Verbe manifeste, dans le langage hiératique de S. Jean, toute sa grandeur dans son obéissance au Père, motivée par sa compassion pour l’homme égaré, « gisant à l’ombre de la mort » (Lc 1, 79).

Plus je relis le testament du Roi, plus j’y retrouve les accents d’une foi, d’une espérance et d’une charité qui placent certainement son auteur au nombre des saints qui honorent le Corps mystique du Christ qu’est l’Église. Et c’est le pasteur suprême de cette même Église, son compagnon d’infortune, pourrait-on dire, en cette fin de 18e siècle, le pape Pie VI, qui, quelques mois plus tard, déclarait ceci au Collège des cardinaux : « Les prières funèbres peuvent paraître superflues quand il s’agit d’un chrétien qu’on croit avoir mérité la palme du martyre, puisque S. Augustin dit que l’Église ne prie pas pour les martyrs mais qu’elle se recommande plutôt à leurs prières ». Pie VI laissait entendre, au lendemain de la mort du Roi, ce que beaucoup n’ont cessé de penser depuis : c’est en rouge, et non en noir, que nous devrions célébrer sa mémoire, son dies natalis. Car il n’a pas seulement suivi le Christ, il s’est identifié à lui, non seulement par les tribulations qu’il a endurées, mais aussi par la magnanimité dont il a fait preuve dans l’adversité. Magnanimité qui a revêtu les traits du pardon, à l’image du Crucifié. Un pardon qui revient comme leitmotiv tout au long de son testament. Citons-en, par exemple, le dernier passage : « Je pardonne encore très volontiers à ceux qui me gardaient les mauvais traitements et les gênes dont ils ont cru user envers moi. J’ai trouvé quelques âmes sensibles et compatissantes : que celles-là jouissent, dans leur cœur, de la tranquillité que doit leur donner leur façon de penser ». Quelle délicatesse, quelle humanité, quelle charité, dans ce pardon dont on sent bien qu’il jaillit du cœur, qu’il n’est pas une pose ostentatoire et contrainte ! Quelle absence d’aigreur, de repli sur soi, d’orgueil ! Quelle leçon pour notre époque où la haine est revendiquée et s’impose de plus en plus, en dépit des cris d’orfraie d’un politiquement correct souvent à sens unique ! « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Il est certains êtres que l’épreuve révèle, alors qu’elle confond habituellement la plupart des autres. Louis XVI appartient à la première catégorie : il est devenu une figure christique au moment où la tempête s’est déchaînée sur lui, au moment où tant d’autres cédaient les uns à la cruauté, les autres à la lâcheté.

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017Louis XVI, figure du Crucifié. Cela explique peut-être pourquoi sa réhabilitation tarde tant alors que la Reine a connu un regain de faveur ces dernières années. Louis et Marie-Antoinette sont deux figures tragiques. L’une est pour ainsi dire ignorée, voire brocardée, l’autre reconnue, voire récupérée. C’est que dans la figure de la Reine, aussi tragique soit-elle, il y a un aspect glamour, dirait-on aujourd’hui, qui est bien du goût de notre époque. La princesse jeune, brillante, séduisante, soudain terrassée, quel beau sujet de film en effet ! Mais pour Louis, quel contraste souligner, quelle dialectique exploiter ? N’a-t-il pas toujours été un être réputé terne, un perdant ? Le prince dont le lustre était éclipsé par celui de son épouse, le souverain à la volonté hésitante, à la fermeté chancelante, à l’indécision flagrante ? Et même si l’historiographie républicaine a joué ad nauseam de cette image, aujourd’hui sérieusement remise en question par les historiens, n’avons-nous pas entendu tout de même sous sa propre plume cet aveu poignant : « Un roi ne peut faire respecter les lois et faire le bien qui est dans son cœur qu’autant qu’il a l’autorité nécessaire et qu’autrement, étant lié dans ses opérations et n’inspirant point de respect, il est plus nuisible qu’utile » ? Comme le « serviteur souffrant » de la prophétie d’Isaïe, « il a grandi comme un surgeon, sans beauté ni éclat pour attirer nos regards et sans apparence qui nous eût séduits ; objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, comme quelqu’un devant qui on se voile la face » (Is 53, 2-3).

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017De même que le serviteur biblique était une préfiguration du Christ, Louis en est le reflet. On trouve chez lui le même refus d’user des moyens du monde pour affirmer sa royauté, le même refus de lutter contre la violence en faisant usage de la violence. Louis est une effigie de l’agneau pascal. Comme le dit encore Isaïe, « maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, comme la brebis muette devant les tondeurs » (Is 53, 7). N’est-ce pas cette similitude avec le Christ en sa passion qui nous rend la figure de Louis XVI si étrangement saisissante ? N’est-ce pas cette similitude qui explique à quel point aujourd’hui encore il est dans notre pays un « signe de contradiction », une « pierre qui fait achopper » ? Parler de Louis XVI, en France, c’est encore déchaîner les passions. A la différence de bien d’autres figures royales au destin pathétique, d’où vient-il que la sienne continue d’émouvoir les uns et d’irriter les autres ? Je crois que cela tient à sa proximité avec Christ, le Christ qui « est le même hier, aujourd’hui et à jamais », le Christ qui est toujours actuel, toujours contemporain. Le Christ qui appelle toujours à prendre parti pour lui ou contre lui, c’est-à-dire pour la vérité ou contre la vérité, pour l’amour ou contre l’amour. Le Christ qui ainsi « dévoile les pensées secrètes d’un grand nombre ».

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017C’est à cause de son identification au Christ que la figure de Louis XVI est toujours une figure actuelle. Elle l’est d’abord parce qu’elle pose une question politique. Pas nécessairement celle de la meilleure forme de gouvernement, même si, anthropologiquement, la forme royale présente de nombreux atouts. Elle pose une question politique, contenue dans la citation que j’ai faite plus haut : comment concilier autorité et charité, comment « faire le bien qui est dans son cœur » dans un monde marqué par le mal ? Nul doute que Frédéric de Prusse ou Napoléon s’y seraient pris autrement que Louis XVI, pour autant que ces cyniques aient réellement aimé leur peuple d’un amour désintéressé. C’est ce qui nous les rend, eux et leurs émules d’aujourd’hui, finalement d’un autre âge, celui de la vieillerie du péché, celui de l’homme ancien qui va à sa perte. Alors que Louis nous paraît toujours actuel, porté par l’hodie, l’aujourd’hui pascal du Christ ressuscité, vainqueur de la mort et du mal.

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017Oui, nous sommes confrontés à une redoutable question politique. Une question que ces disciples du Christ que la naissance et la foi ont rendu responsables du véritable bien de leurs concitoyens ne cessent de rencontrer, comme naguère le roi Baudouin face à l’avortement. Une question à laquelle j’avoue ne pas avoir de réponse. Une question qui dans l’histoire n’a jamais trouvé de réponse vraiment satisfaisante. Car c’est une question qui se pose en fait, vous l’aurez compris, à un niveau bien plus fondamental, au niveau spirituel. Lorsqu’un chrétien parvient aux affaires – ce qui est plus facile à un prince qu’à quelqu’un obligé de briguer des suffrages –, il est aussitôt confronté aux fondements mêmes de l’agir politique : la vérité et la charité. Dans un « monde » dont le prince est « menteur et homicide dès l’origine », le choc est inévitable. Ce fut l’expérience dramatique que connut cette autre figure christique à bien des égards proche de celle que nous commémorons ce soir : l’empereur Charles d’Autriche. Voilà un prince qui chercha sa vie durant à lutter avec les armes de la vérité et de la charité et qui ne rencontra qu’incompréhension et échec. Pourquoi faut-il que les princes chrétiens échouent ? Serait-ce que « le monde est indigne d’eux », pour reprendre les paroles du livre de la Sagesse et de l’épître aux Hébreux, comme le fut le 18e siècle libertin pour Louis et le 20e, franc-maçon et ivre de nationalisme pour Charles ? C’est dans la mort, prématurément et presque au même d’ailleurs, que Charles Ier tout comme Louis XVI manifestèrent toute la vérité de leur être et toute la profondeur de leur charité. D’une certaine manière, l’un et l’autre expièrent pour les fautes de leur temps, victimes de substitution, récapitulant en leur personne la foule des innocents anonymes, broyés avec eux, et dont ils devenaient la personnification et le symbole.

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017C’est de là sans doute que vient ce sentiment qui nous étreint lorsque nous pensons à de tels souverains : nous nous ressentons orphelins, comme si quelque chose de nous-mêmes nous était arraché. Nous prenons conscience, en particulier, de ce que signifie la charité politique. Et nous nous apercevons que nous sommes privés de ses bienfaits, exposés comme nous le sommes aux méfaits du cynisme et de l’ambition. En France, ce sentiment se teinte de la honte propre au parricide. Je me demande même si les convulsions politiques et les haines inexpiables qui ont cours dans notre pays – ranimées en ces temps d’élection – n’ont pas quelque chose à voir avec cet acte qui n’est jamais vraiment devenu du passé, précisément parce qu’il s’est porté non point contre un tyran, coupable de fautes réelles, mais contre un innocent, un innocent qui une fois encore porte en lui la ressemblance de la Victime par excellence, elle dont le sacrifice nous est toujours contemporain, notamment dans la liturgie.

Requiem pour Louis XVI à Saint-Eugène - 21 janvier 2017La mise à mort d’un tel roi demeure une question posée à notre pays. Puisse-t-elle provoquer nos concitoyens à une prise de conscience salutaire, à une conversion – post eventum – à la vérité et à la charité. « Français, je suis innocent, je pardonne aux auteurs de ma mort, je prie Dieu que le sang qui va être répandu ne retombe jamais sur la France ! » Toute révérence gardée et sachant que tout martyr chrétien est effigie du Christ, j’emprunterai ma conclusion au prophète Isaïe : « Méprisé, nous n’en faisions pas cas. Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié. Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui et dans ses blessures nous trouvons la guérison » (Is 53, 3-5). Que ce sang qui a coulé il y a 224 ans, et qui n’est qu’une goutte dans un océan de crimes, puisse servir à notre rachat. Ainsi soit-il.

*

Voici quelques photos de cette cérémonie (© Crédits photographiques : Fanny B. & François N., que nous remercions ici vivement).

Cantilène de l’évangile de la messe de l’Epiphanie

Titre de l'évangile de l'Epiphanie

Chant de l'Evangile de l'Epiphanie
Chant de l'Evangile de l'Epiphanie
Chant de l'Evangile de l'Epiphanie

Livret PDF pour le diacre.

Texte & traduction :

V/. Dóminus vobiscum.
R/. Et cum spíritu tuo.
V/. Sequéntia Sancti Evangélii secúndum Matthæum.
R/. Glória tibi, Dómine
Cum natus esset Jesus in Bethlehem Juda in diébus Heródis regis, ecce, Magi ab Oriénte venérunt Jerosolymam, dicéntes : Ubi est, qui natus est rex Judæórum ? Vídimus enim stellam ejus in Oriénte, et vénimus adoráre eum. Audiens autem Heródes rex, turbátus est, et omnis Jerosólyma cum illo. Et cóngregans omnes príncipes sacerdótum et scribas pópuli, siscitabátur ab eis, ubi Christus nascerétur. At illi dixérunt ei : In Bethlehem Judæ : sic enim scriptum est per Propétam : Et tu, Bethlehem terra Juda, nequáquam mínima es in princípibus Juda ; ex te enim éxiet dux, qui regat pópulum meum Israel. Tunc Heródes, clam vocátis Magis, diligénter dídicit ab eis tempus stellæ, quæ appáruit eis : et mittens illos in Bethlehem, dixit : Ite, et interrogáte diligénter de púero : et cum invenéritis, renuntiáte mihi, ut ego véniens adórem eum. Qui cum audíssent regem, abiérunt.

Et ecce, stella, quam víderant in Oriénte, antecedébat eos, usque dum véniens staret supra, ubi erat Puer. Vidéntes autem stellam, gavísi sunt gáudio magno valde. Et intrántes domum, invenérunt Púerum cum María Matre ejus, (hic genuflectitur) et procidéntes adoravérunt eum. Et apértis thesáuris suis, obtulérunt ei múnera, aurum, thus et myrrham.

Et respónso accépto in somnis, ne redírent ab Heródem, per áliam viam revérsi sunt in regiónem suam.


V/. Le Seigneur soit avec vous.
R/. Et avec ton esprit.
V/. Suite du saint Evangile selon Matthieu.
R/. Gloire à toi, Seigneur.
Jésus étant né à Bethléem de Judée aux jours du roi Hérode, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem en disant : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’Orient, et nous sommes venus l’adorer. » Apprenant cela, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les chefs des prêtres et les scribes du peuple, et il leur demanda où devait naître le Messie. Ils lui dirent : « A Bethléem de Judée, car voilà ce qui est écrit par le prophète : Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre parmi les cités de Juda ; car de toi sortira un chef, qui sera le berger d’Israël mon peuple. » Alors Hérode convoqua secrètement les mages et il leur fit préciser le temps où l’étoile avait paru ; puis, le envoyant à Bethléem, il dit : « Allez vous informer avec précision sur l’enfant. Et quand vous l’aurez trouvé, avertissez-moi afin que, moi aussi, j’aille l’adorer. » Après avoir entendu le roi, ils partirent.

Et voici que l’étoile qu’ils avaient vue à l’Orient les précédait, pour s’arrêter enfin au-dessus de l’endroit où était l’enfant. En voyant l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie. Entrant alors dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère, (ici on fléchit le genou) et, se prosternant, ils l’adorèrent. Ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent comme présents, l’or, l’encens et la myrrhe.

Puis, instruits en songe de ne pas retourner chez Hérode, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin.

Source : Laudes festivæ lectionarium et cantarium – 1940, pp. 56-59.

Publication de la date de Pâques & de celles des fêtes mobiles de l’année 2017

La publication de la date de Pâques dans le Pontificale Romanum.

Dans le rit romain, le jour de l’Epiphanie (dont la solennité est obligatoirement reportée en France au dimanche qui suit – soit le dimanche 8 janvier cette année), le diacre fait selon la tradition la publication de la date de Pâques après le chant de l’évangile.

RIT ROMAIN

En voici le chant pour 2017, réalisé par nos soins :

Noveritis Romanum 2017

En voici le texte & la traduction pour 2017 :

Novéritis, fratres caríssimi, quod annuénte Dei misericórdia, sicut de Nativitáte Dómini nostri Jesu Christi gavísi sumus, ita et de Resurrectióne ejúsdem Salvatóris nostri gáudium vobis annuntiámus.

Vous avez su, Frères très chers, par la miséricorde de Dieu qui nous a été annoncée, que nous avons été comblés par la Nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, ainsi de même nous vous annonçons la joie qui nous sera procurée par la Résurrection de notre même Sauveur.

Die duodécima Februárii erit Domínica in Septuagésima.

Le 12 février sera le dimanche de la Septuagésime.
Prima Mártii dies Cínerum, et inítium jejúnii sacratíssimæ Quadragésimæ. Le 1er mars sera le jour des Cendres et le début du jeûne très sacré du Carême.
Sexta décima Aprílis sanctum Pascha Dómini nostri Jesu Christi cum gáudio celebríbitis. Le 16 avril sera la sainte Pâque de Notre Seigneur Jésus-Christ, que vous célèbrerez avec joie.
Quinta vigésima Máii erit Ascénsio Dómini nostri Jesu Christi. Le 25 mai sera l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Quarta Júnii Festum Pentecóstes. Le 4 juin sera la fête de la Pentecôte.
Quinta décima ejúsdem Festum sacratíssimi Córporis Christi. Le 15 du même mois sera la fête du Très Saint Corps du Christ.
Tértia Decémbris Domínica prima Advéntus Dómini nostri Jesu Christi, cui est honor et glória, in sæcula sæculórum. Amen.

Le 3 décembre sera le premier dimanche de l’Avent de Notre Seigneur Jésus-Christ, à qui est l’honneur et la gloire, dans les siècles des siècles. Amen.

Plus de détails sur la Publication de la date de Pâques à l’Epiphanie.

Livret PDF imprimable à l’attention du clergé.

RIT PARISIEN

Voici le chant de l’ancien usage de Paris, pour 2017 :

Noverit Parisiense 2017

En voici le texte & la traduction pour 2017 :

Novérit cáritas vestra, fratres caríssimi, quod, annuénte Dei & Dómini nostri Jesu Christi misericórdia, die sexta décima mensis Aprílis Pascha Dómini celebrábimus.

Votre charité saura, Frères très chers, que, par la miséricorde de Dieu & de notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a été annoncée, le 16 avril nous célèbrerons la Pâque de Seigneur.

RIT AMBROSIEN

Voici le chant pour le rit ambrosien, pour 2017 :

Noverit Ambrosianum 2017

En voici le texte & la traduction pour 2017 :

Novérit cháritas vestra, fratres charíssimi, quod, annuénte Dei & Dómini nostri Jesu Christi misericórdia, die sexta décima, mensis Aprílis, Pascha Dómini cum gáudio celebrábimus. R/. Deo grátias.

Votre charité saura, Frères très chers, que, par la miséricorde de Dieu & de notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a été annoncée, le 27 mars, nous célèbrerons avec joie la Pâque de Seigneur. R/. Rendons grâces à Dieu.

Cantilène de l’épître de la fête des Saints Innocents

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens
Epître des saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Livret PDF téléchargeable.

Texte (Apocalypse XIV, 1-5) :

In diébus illis : Vidi supra montem Sion Agnum stantem, et cum eo centum quadragínta quatuor mília, habéntes nomen ejus, et nomen Patris ejus scriptum in fróntibus suis. Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni : et vocem, quam audívi, sicut citharœrórum citharizántium in cítharis suis. Et cantábant quasi cánticum novum ante sedem, et ante quátuor animália, et senióres : et nemo póterat dícere cánticum, nisi illa centum quadragínta quátuor mília, qui empti sunt de terra. Hi sunt, qui cum muliéribus non sunt coinquináti : vírgines enim sunt. Hi sequúntur Agnum, quocúmque íerit. Hi empti sunt ex homínibus primítiæ Deo, et Agno : et in ore eórum non est invéntum mendácium : sine mácula enim sunt ante thronum Dei. En ces jours là : Je vis ensuite l’Agneau debout sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom, et le nom de son Père, écrit sur le front. J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre ; et cette voix que j’entendis était comme le son de plusieurs joueurs de harpe qui touchent leurs harpes. Ils chantaient comme un cantique nouveau devant le trône, et devant les quatre animaux et les vieillards ; et nul ne pouvait chanter ce cantique, que ces cent quarante-quatre mille qui ont été rachetés de la terre. Ce sont là ceux qui ne se sont point souillés avec les femmes, car ils sont vierges. Ceux-là suivent l’Agneau partout où il va ; ils ont été rachetés d’entre les hommes pour être consacrés à Dieu et à l’Agneau comme des prémices. Et il ne s’est point trouvé de mensonge dans leur bouche : car ils sont purs et sans tache devant le trône de Dieu.

Sources :

  • Abbé Jean Lebeuf, Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique. Paris, Hérissant, p. 129-132.
  • Dr Marcel Jérôme Rigollot, Epîtres farcies telles qu’on les chantait dans les Eglises d’Amiens au XIIIème siècle. Amiens, Caron-Vitet, 1838.

Cette cantilène propre à l’épître de la fête des Saints Innocents (28 décembre) était autrefois chantée entremêlée de vers français qui paraphrasaient le texte latin, ce qu’on appelait au Moyen-Age une épître farcie. Ces épîtres étaient chantées par deux ou trois sous-diacres à certaines fêtes de l’année, surtout pendant la période autour de la fête de Noël, de la saint Nicolas à l’Epiphanie. On trouve des épîtres farcies assez fréquemment dans les manuscrits liturgiques du XIIème & XIIIème, puis l’usage semble se restreindre voire disparaître. On en composa tout de même encore quelques unes au XIVème siècle, et on en chantait encore, avec leurs textes en vieux français, dans certaines provinces de France au beau milieu du XVIIIème siècle, surtout celle de saint Etienne, probablement la plus ancienne. Pour les linguistes qui étudient l’histoire de la langue française, ces farces sont d’une haute valeur, car elles figurent parmi les plus anciens témoignages écrits du français, décliné dans ses nombreuses formes régionales

Voici le début de cette épître des Saints Innocents transcrite par l’Abbé Lebeuf dans son fameux Traité sur le chant ecclésiastique, avec les farces en vieux picard :

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

Epître farcie de la fête des Saints Innocents - plain-chant d'Amiens

On notera que la paraphrase française évolue dans le même VIIème que la cantilène du texte latin, mais sur un chant qui ne décalque pas celui-ci. Dans d’autres épîtres farcies, toutes les strophes reproduisent la même mélodie, distincte de celle du latin qui évolue plus librement d’une verset à l’autre. Il est probable qu’on aura composé les vers français pour s’insérer dans la cantilène latine préexistante.

Ces cantilènes, du moins pour le texte latin, sont-elles anciennes ? Probablement. Notons qu’on les retrouve sur des tons similaires d’un diocèse à un autre. Les deux exemples que donne l’Abbé Lebeuf de l’épître farcie de la fête de saint Etienne (26 décembre), tirés à la fois des livres d’Amiens (vers l’an 1250) et d’une église de la province Lyon ou de Sens (vers l’an 1400) montrent en effet des mélodies – tant latines que françaises – très proches, avec pourtant des paroles différentes pour les paraphrases françaises (sauf dans la première strophe).

De ce fait, les épîtres farcies sont précieuses car elles nous permettent d’avoir un écho de la très grande variété des cantilènes liturgiques qui dût être en usage pour chanter les différents épîtres et évangiles de l’année ; elles sont donc le souvenir d’un état ancien de la liturgie, beaucoup plus riche que ce qui est parvenu jusqu’à nous (les livres liturgiques romains depuis le XVIIème siècle ne comportent plus que deux tons pour l’épître, dont l’un est le recto-tono).

Le chant de l’épître des Saint Innocents cité par Lebeuf est tiré des anciens livres liturgiques d’Amiens. La farce française y comporte pas moins de 130 vers, tous en rimes masculines pour faciliter leur adaptation au plain-chant. Nous n’avons conservé que le chant des versets latins, sans leurs paraphrases versifiées en français, & complété les premiers versets que donne l’Abbé Lebeuf à partir du travail fait au XIXème siècle par le Dr Rigollot. Le choix du VIIème ton, qui possède naturellement un ambitus très ample, a peut-être été guidé par le sens du texte, la mélodie s’élevant sur le second verset pour rendre compte du texte :

Et audívi vocem de cœlo, tamquam vocem aquárum multárum, et tamquam vocem tonítrui magni.
J’entendis alors une voix qui venait du ciel, semblable à un bruit de grandes eaux, et au bruit d’un grand tonnerre.

Notons que le 4ème verset surtout (et dans une mesure le 5ème verset), reproduit une psalmodie du VIIème ton, et celle-ci est peut-être la source inspiratrice de cette cantilène de l’épître des Innocents.

Les livres de Paris ne nous ont pas conservé d’épîtres farcies, il est vrai qu’on n’a gardé que peu de manuscrits liturgiques de notre ville antérieurs à la moitié du XIIIème siècle. Est-ce à dire que notre diocèse avait répugné à chanter des épîtres farcies ?

Non ! Dans une intéressante ordonnance prise en1198 par l’évêque Eude de Sully afin de régler la célébration de la fête de la Circoncision, le 1er janvier, à Paris, on notera le passage suivant, qui atteste que notre ville, à l’instar des autres diocèses de France, connaissait bien l’usage des épîtres farcies :

Missa similiter cum ceteris Horis ordinate celebrabitur a aliquo prœdictorum, hoc addito quod Epistola cum farsia dicetur a duobus in cappis sericeis. La messe de même, comme les autres heures, sera célébrée par l’un de ceux sus-mentionnés, en ajoutant qu’une épître avec farce sera dite par deux en chapes de soie.