Papa Stronsay, la nouvelle Thébaïde des terres du Nord

Les Rédemptoristes Transalpins, connus aussi sous le nom de Fils du Tres-Saint Rédempteur (F.SS.R.) forment une communauté originale, mi-contemplative mi-apostolique, qui célèbre la liturgie traditionnelle en reprenant les anciennes traditions et pieux exercices des Rédemptoristes institués par leur fondateur saint Alphonse Marie de Liguori au XVIIIème siècle. Cette communauté nouvelle existe depuis 1988, fondée par les R.P. Michael Mary et Anthony Mary. Le premier lieu d’établissement de la communauté dans le Kent s’étant révélé exigu, les Rédemptoristes firent l’acquisition en 1999 d’une île de 74 hectares, Papa Stronsay, située dans l’archipel des Orcades, au Nord de l’Ecosse, y fondant le Monastère du Golgotha.

Pour rejoindre Papa Stronsay, il faut tout d’abord se rendre sur l’île principale des Orcades, Mainland, au terme d’une heure trente de traversée en ferry depuis Thurso au Nord de l’Ecosse :

Puis de là, reprendre un second ferry pour l’île de Stronsay. Au terme d’une nouvelle traversée d’une heure trente, on arrive en vue de Stronsay et de Papa Stronsay qui se situe juste en face :

Arrivé à Stronsay, il faut prendre le bateau des frères pour passer en face sur l’Ile de Papa Stronsay :

A l’entrée du monastère sur le quai de Papa Stronsay veille l’icône de Notre-Dame du Perpétuel Secours. A dire vrai, sa reproduction est un peu partout présente sur Papa Stronsay, car cette icône miraculeuse était tenue en grande vénération par saint Alphonse Marie de Liguori, fondateur des Rédemptoristes : la sandale de l’Enfant Jésus qui se détache signifierait le « rachat », (selon la coutume israélite de donner sa sandale pour conclure un marché) donc la Rédemption (de redimere, racheter) de l’humanité perdue par Notre Seigneur Jésus-Christ lors de Sa Passion. L’Enfant-Jésus sur cette icône regarde aussi deux archanges lui tendant les instruments de sa passion et non sa Mère comme sur d’autres icônes, tandis que la Vierge nous regarde : elle est notre Mère et nous sommes ses enfants.

L’icône de Notre-Dame du Perpétuel Secours, apportée à Rome où elle était vénérée dès 1499, avait disparu durant le sac de la Ville éternelle par les troupes napoléoniennes. Redécouverte en 1868, sa garde en fut confiée aux Rédemptoristes romains par le Pape Pie IX. Les Rédemptoristes contribuèrent alors à sa diffusion dans tout l’univers catholique.

Au sommet de l’entrée du Monastère du Golgotha trône la Croix de Papa Stronsay :

Cette croix celtique fut découverte sur l’île de Papa Stronsay et provient du premier monastère établi ici probablement dès le VIème siècle par des moines celtes disciples de saint Colomban. Ce monastère était toujours en activité au XIème siècle, après la conquête des Orcades par les Viking. Du reste, le nom de Papa signifie que l’île était tenue par des Papari, terme qui désignait en vieil irlandais les Pères moines qui y avaient leur monastère. Cette croix constitue ainsi le magnifique témoignage que cette île sainte retrouve sa vocation environ sept siècles après les derniers moines.

On retrouve la Croix de Papa Stronsay sur les armes du Monastère du Golgotha, avec l’étoile qui symbolise Marie, Stella MarisEtoile de la Mer :

Les Rédemptoristes Transalpins ont d’abord réutilisé les bâtiments de la ferme abandonnée qui existaient sur l’île lors de son acquisition. Dû à l’accroissement de leur communauté, ils agrandissent ceux-ci par de nouvelles extensions.

Le monastère comporte trois chapelles. Voici l’intérieur de l’une d’entre elles :

Au cours des offices & prières communs, j’ai pu découvrir quelques unes des nombreuses spécificités des Rédemptoristes, en particulier dans les prières du soir et du matin réglées par saint Alphonse de Ligori en sus de l’office divin : abandon à la Providence, grand amour de Notre Dame, amour pour l’enfance de Jésus (les Rédemptoristes font mémoire de la fête de Noël le 25 de chaque mois), importance de la prière commune pour des intentions précises. La vie en cellule monacale tient aussi une grande place, l’entrée dans sa cellule passe par un petit oratoire où l’on est invité à prier en entrant et en sortant. Je ne soupçonnais pas l’importance des nombreux pii exercitationes qui font la richesse de la tradition rédemptoriste (il me faudra faire l’acquisition d’un manuel rédemptoriste traditionnel latin-français, qui manque à ma bibliothèque). Toutefois, un des aspects qui m’a beaucoup poussé à découvrir Papa Stronsay est l’intérêt que porte cette communauté – qui célèbre le rit romain traditionnel – au rit byzantin slave. Voici la chapelle byzantine du Monastère du Golgotha :

Le monastère referme de nombreuses reliques. Parmi celles-ci, mon attention a été retenue par cet antimension sur lequel célébrait le Bienheureux Nicholas Charnesky (1884 † 1959), Rédemptoriste et évêque byzantin, martyr du communisme, béatifié par le Pape Jean-Paul II en 2001 :

Ce saint évêque et martyr est en grande vénération à Papa Stronsay.

Sur l’île voisine de Stronsay (beaucoup plus grande et peuplée d’environ 300 habitants, très majoritairement protestants), les frères sont en train de construire une église catholique. Les intérieurs viennent juste d’être achevés, l’extérieur est en cours de finition. Chaque dimanche, la communauté tout entière vient y chanter la messe à 9h, auquel assistent les fidèles catholiques de l’île. Heureux effet de la Providence, lors de mon passage tombait ce dimanche-là l’une des grandes fêtes patronales des Rédemptoristes, la Fête du Très-Saint Rédempteur, fixée de façon mobile au 3ème dimanche de juillet :

La fête liturgique du Très-Saint Rédempteur au 3ème dimanche de juillet est propre à quelques lieux & quelques congrégations. Le Pape l’a concédée aux Rédemptoristes comme fête double de 1ère classe avec octave le 8 mars 1749, mais cette fête est plus ancienne : elle fut instituée à Venise à la suite d’un vœu fait par le Sénat de cette ville, en action de grâce pour la rapide cessation de la peste de 1576.

Voici un détail de la chasuble du célébrant où l’on peut lire la devise des Rédemptoristes, tirée du psaume 129, v. 7 Copiosa apud eum redemptioPrès de lui abondante rédemption.

Retour au monastère des frères en bateau après la sainte messe à Stronsay :

Les conditions de vie aux Orcades sont difficiles. En raison du vent qui souffle sur l’archipel, presque aucun arbre ne s’y rencontre. Partout ne sont que pâtures pour moutons et vaches. A ces conditions déjà rudes, s’ajoutent à Papa Stronsay l’absence de câble fournissant depuis l’extérieur l’eau ou l’électricité à l’île. Des forages profonds ont permis aux frères de trouver de l’eau douce, l’électricité est fournie par des groupes électrogènes. Comme les autres Orcadiens, les frères élèvent sur l’île des vaches & des moutons :

Les frères ont cependant construit une serre qui produit à profusion des légumes et des fruits (dont du raisin) et aussi les fleurs qui serviront à orner les différents autels du monastère :

Sur l’un des rivages de l’île, les frères ont également construit un ermitage byzantin :

L’accueil de la communauté fut d’une authentique et palpable charité, qui réchauffait singulièrement le cœur sur ces terres froides & isolées. Que Dieu bénisse avec largesse cette communauté, que la Providence pourvoie amplement à ses besoins !

Le site web du Monastère du Golgotha à Papa Stronsay.
Le blog de Fils du Très-Saint Rédempteur (Rédemptoristes Transalpins).

Nobilis, humilis – Une hymne norvégienne à saint Magnus

Un récent séjour aux Iles Orcades me donne le propos d’un petit article sur une hymne magnifique en l’honneur de saint Magnus qui y fut jadis composée, laquelle constitue un témoin important dans l’histoire de la musique sacrée occidentale.

En voici le début dans le manuscrit du XIIIème siècle conservé à l’université d’Uppsala :

Et en voici une splendide interprétation par La Maurache et l’Ensemble Fulbert de Chartres (Musica Cathedralis – Disque Arion ARN 268428 – 1998) que je vous invite à découvrir :

http://www.schola-sainte-cecile.com/wp-content/2011/07/1-01-Hymne-a-Saint-Magnus.mp3

En voici une transcription en notation moderne :

I. Nobilis, humilis, Magne martyr stabilis,
Habilis, utilis, comes venerabilis
Et tutor laudibilis tuos subditos
Serva carnis fragilis, mole positos.
I. Magnus, noble et hymble martyr puissant,
Valeureux, seriable, vénérable compagnon
Et guide digne de louanges, protège tes sujets
Devant le danger où ils sont, par la faiblesse de la chair.
II. Præditus, cœlitus, dono Sancti Spiritus
Vivere, temere, summa caves opere
Carnis motus premere, studes penitus
Ut carnis in carcere, regnet spiritus.
II. Pourvu du don du Saint-Esprit, tu as pris soin
Dans toutes tes actions de vivre sans souci du lendemain
Et de réprimer les pulsions de la chair.
Tu t’es profondément appliqué
Pour que, une fois obtenue la maîtrise de la chair, l’esprit règne.
III. Gravia, tedia, ferens pro justicia,
Raperis, terreris, donec ictu funeris
Abymis extolleris ad cœlestia
Sic Christo conjungeris per supplicia.
III. De graves dommages tu as subi par amour de la justice,
On t’a persécuté jusqu’à ce qu’un funeste coup
T’emporte des abîmes pour te porter en haut des cieux
Où par ton supplice, tu as pu t’unir au Christ.
IV. Pura gloria, signorum frequencia
Canitur, agitur, Christus benedicitur,
Et tibi laus redditur in Ecclesia
O quam felix cernitur hinc Orchadia.
IV. Ta pure gloire ainsi que tes nombreux miracles
Est chantée. Tu es béni par le Christ
Et nous proclamons ta louange dans toute l’Eglise
Depuis ces Orcades, îles bienheureuses.
V. Gentibus laudibus, tuis insistentibus
Gratiam, veniam & æternam gemmam,
Precuum preinstantiam propter optine
Hanc salvans familiam a discrimine.
V. Que le peuple qui chante sans cesse tes louanges
Obtienne grâce, pardon et biens éternels.
De grâce, écoute nos incessantes prières
Et préserve notre famille de la chute par le péché.

Cette hymne provient des Iles Orcades, archipel britannique situé au Nord de l’Ecosse. Les Orcades furent colonisées à partir du VIIIème siècle par les Vikings et dépendirent de la Norvège jusqu’au XVème siècle où elles furent annexées par l’Ecosse en dédommagement de la dot jamais payée de Marguerite de Danemark, épouse de Jacques III d’Ecosse.

Saint Magnus fut au XIIème siècle un des comtes norvégien des Orcades, mais le titre était revendiqué par un de ses cousins, qui n’hésita pas à le faire exécuter après l’avoir capturé de façon inique. Le comte Magnus subit le martyre le 16 avril 1117, priant pour ses bourreaux. Saint Magnus était de son vivant apprécié par les Orcadiens pour sa grande piété, son honnêteté et sa non-violence. Ces vertus ayant été glorifiées par le martyre, il devint le saint patron des îles Orcades et l’un des saints les plus vénérés de la Norvège catholique, avant la réforme protestante.

A Kirkwall, capitale des Orcades, on peut toujours voir la magnifique cathédrale édifiée très vite pour abriter les reliques de saint Magnus et qui fut consacrée dès l’an 1137. Le diocèse des Orcades était placé sous l’autorité de l’archevêque de Nidaros, en Norvège. Depuis la réforme protestante, la cathédrale Saint-Magnus de Kirkwall est occupée par les presbytériens écossais.

Néanmoins, on y a retrouvé tout à fait par hasard en 1917 les reliques de saint Magnus qui avaient été cachées dans un pilier depuis la réforme protestante.

Un rare exemple de polyphonie primitive notée : le gymel

Cette hymne à saint Magnus est un rare exemple de polyphonie primitive scandinave. Elle se retrouve dans un codex du XIIIème siècle conservé à l’Université d’Uppsala, mais pourrait être plus ancien et remonter à la fin du XIIème siècle. Sa polyphonie à deux voix s’inscrit dans le Vème ton ecclésiastique (mode de fa lydien). Elle est un parfait exemple du genre musical appelé gymel, dit encore gimel ou gemell. Ce terme dérive du latin gemellus, qui signifie jumeau, terme qui rend bien compte de cette technique d’harmonisation où les deux voix procèdent par tierces parallèles.

La notation du manuscrit d’Uppsala ne comporte pas d’indication rythmique ; le rythme de l’hymne a été déduit par les musicologues qui ont montré qu’elle est constituée de formules mélodiques et rythmiques que l’on retrouve dans des compositions vikings un peu postérieures. On serait donc en présence d’une adaptation à la liturgie latine des formules traditionnelles employées pour le chant des sagas scandinaves.

La caractéristique du gymel est d’employer l’intervalle de tierce, lequel était considéré comme un intervalle dissonant à cette époque sur le continent européen, probablement parce que la musique européenne de l’époque était fondée sur les considérations pythagoricienne des intervalles. La gamme de Pythagore donne des quintes justes pures, mais les tierces ne sonnent pas très bien dans ce système. Ce chant de Vikings devait paraître très étranges aux oreilles étrangères, qui réprouvaient l’usage de la tierce. Du reste, les commentateurs arabes avaient comparé le chant des Vikings, peu familiers à leurs oreilles, au hurlement des loups ou des chiens !

Un texte de l’archidiacre Giraud de Barri, ecclésiastique gallois du XIIème siècle, semble indiquer la large diffusion dans le Nord de la Grande-Bretagne du chant en tierces parallèles de style gymel, et Giraud indique que cette technique provient manifestement des Vikings :

In borealibus quoque majoris Britanniae partibus, trans Humbriam scilicet Eboracique finibus, Anglorum populi qui partes illas inhabitant simili canendo symphonica utuntur harmonia : binis tamen solummodo tonorum differentiis et vocum modulando varietatibus, una inferius submurmurante, altera vero superne demulcente pariter et delectante. Nec arte tamen sed usu longaevo et quasi in naturam mora diutina jam converso, haec vel illa sibi gens hanc specialitatem comparavit. Qui adeo apud utramque invaluit et altas jam radices posuit, ut nihil hic simpliciter, nihil nisi multipliciter ut apud priores, vel saltem dupliciter ut apud sequentes melice proferri consueverit ; pueris etiam, quod magis admirandum, et fere infantibus, cum primum a fletibus in cantus erumpunt, eandem modulationem observantibus.

Angli vero, quoniam non generaliter omnes sed boreales solum hujusmodi vocum utuntur modulationibus, credo quod a Dacis et Norwagiensibus qui partes illas insulae frequentius occupare ac diutius obtinere solebant, sicut loquendi affinitatem, sic et canendi proprietatem contraxerunt.

*

Dans le nord de la Grande-Bretagne, au-delà de l’Humber, et dans la région d’York, les peuples Angles qui habitent ces régions utilisent le même genre de chant par harmonie symphonique : mais avec une variété de seulement deux mélodies vocales de tons distincts, l’une, inférieure, murmure, l’autre au-dessus, est tout aussi apaisante et charme l’oreille. Pourtant, dans ces deux régions, ce style particulier est acquis non par étude, mais par un long usage, de sorte qu’il est devenu en quelque sorte une habitude de seconde nature. Et cela est devenu si fort dans les deux pays, et pris de telles racines, que l’on n’entend jamais le chant simple, mais soit avec beaucoup de voix comme dans l’ancien [Pays de Galles], ou toutefois au moins deux comme dans ce dernier [nord de l’Angleterre]. Et ce qui est encore plus merveilleux, c’est que même les enfants, et presque même les nourrissons, dès qu’ils passent des larmes au chant, suivent cette même façon de chanter.

Les Anglais cependant ne font généralement pas usage de cette manière de chanter, mais seuls les habitants du Nord ; aussi je crois que c’est par les Danois et les Norvégiens, qui ont souvent occupé ces parties de l’île et avaient l’habitude de les tenir pour de longues périodes, que les habitants ont acquis leurs affinités dans leur façon de parler et leur manière particulière de chanter.

Cette hymne de saint Magnus est un témoin important dans l’histoire de la musique occidentale et nous donne un écho des traditions orales qui devaient être largement pratiquées dans les chrétientés nordiques.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le rit de Nidaros

… sans jamais oser le demander.

Saint Olaf
Le roi saint Olaf, patron de la Norvège

– Nota : cet article, publié originellement sur Facebook, est une réponse à un pari avec une amie –

La province ecclésiastique de Nidaros fut l’une des plus étendues de la Chrétienté : outre la Norvège, sa juridiction comprenait d’anciennes colonies norvégiennes, savoir les Orcades, l’Ile de Man, l’Islande, le Groënland et les îles Feroe.

Nidaros est le nom ancien de l’actuelle ville de Trondheim en Norvège.

Alors que le Danemark et la Suède, déjà chrétiens, n’avaient étrangement pas cherché à évangéliser la Norvège, celle-ci reçut la foi par son roi Olaf Tryggvason († 1002), qui était revenu d’Angleterre pour prendre possession de son royaume en 994, amenant avec lui l’évêque Sigurd et plusieurs prêtres. Le succès de leur apostolat fut tel qu’en 4 ans tout le pays fut converti. Le roi établi sa résidence à Nidaros, où il érigea la première église (dédiée à saint Clément), devenue cathédrale, et qui devait abriter les fameuses reliques de saint Olaf Haraldsson (1015†1030), l’un des successeurs d’Olaf Tryggvason , qui devint patron du pays (fête principale le 29 juillet).

La province ecclésiastique de Nidaros fut érigée en 1152 par le Pape Eugène III et comporta onze évéchés :
Norvège : Nidaros, Bergen, Stavanger, Oslo, Hamar
Islande : Skalholt, Holar
Groenland : Gardar
Iles Feroe : Kirkebo en Straumo
Orades : Kirkwall
Sodors & Man : Saint-Germans.

Ayant reçu la foi de l’Angleterre, les liens ecclésiastiques entre ce pays et la Norvège furent très forts : les premiers évêques de Norvège furent sacrés en Angleterre, de nombreux prêtres & moines avaient été formés dans ce pays, même le vin de messe venait d’Albion ! A partir de l’épiscopat de l’archevêque Eric Ivarsson (1188 † 1205), qui avait fait ses études à l’abbaye de Saint-Victor de Paris, les liens avec la France et les Flandres devinrent aussi importants.

On comprend dès lors que le rit de Nidaros dépend étroitement des rits en usage dans les Iles britanniques (principalement Sarum et York, également les usages celtiques d’Irlande (points de contacts avec le Missel de Stowe)) mais aussi des rits français (Normandie et Paris), et dans une moindre mesure, de certains usages allemand (la métropole de Brême englobait toute la Scandinavie initialement). Les anciens rits de Suède et de Danemark suivent d’avantage l’usage germanique.

Comme dans tout le territoire de l’ancien empire de Charlemagne, il s’agit donc à la base du rit romain dans sa structure essentielle (c’est-à-dire l’ordonnance générale de la messe et le texte du canon), avec les variantes locales dues principalement à l’enrichissement eucologique qui s’est pratiqué dans l’Occident au IXème-Xème siècles pour certaines parties de la messe, soit les prières avant l’introït, les prières de l’offertoire, celle avant et après la communion. Ces prières, pour l’essentiel, sont dites à voix basses par le célébrant, et changent considérablement d’un rit à un autre.

La connaissance de ce rit norvégien est difficile, car la réforme protestante lui a été fatale : on ne possède plus que 4 manuscrits médiévaux, et pour l’édition imprimée en 1519 tant du Missel de Nidaros que du Bréviaire (édités le premier à Copenhague, l’autre à Paris), qu’un unique exemplaire chacun. Par chance, le Missel a été imprimé avec la musique du graduel. A noter que le Missel imprimé ne comporte que très peu de rubriques.

Globalement, on peut estimer que le rit de Nidaros avant sa suppression était resté assez pur et proche de son premier établissement. On notera en particulier qu’il est resté fermé aux excroissances de la dévotion liturgique qui ont surchargé certains rits ailleurs en Europe au XVème siècle.

Le rit de Nidaros ne survécut cependant pas à la réforme protestante. En 1536, après une horrible guerre civile qui avait démarré en 1528, l’archevêque Olaf fut contraint de fuir vers les Pays-Bas & tout l’épiscopat fut emprisonné, sauf l’évêque renégat d’Oslo qui avait apostasié (mais il n’y eut pas de succession apostolique ultérieure). En 1537, le roi de Danemark imposa autoritairement le luthéranisme. Comme en Allemagne ou en Angleterre, la noblesse embrassa vite le protestantisme, trop heureuse de confisquer les biens de l’Eglise au passage. Dans les campagnes, on laissa le plus souvent les vieux prêtres dire la messe, mais à leur décès, ils étaient remplacés par des pasteurs.

Hors de la Norvège, l’Eglise de Nidaros subit également de durs coups à cette époque. Au Groenland toutefois, qui était coupé de toutes communications avec la Scandinavie depuis environ 1410, le clergé avait déjà disparu vers 1392. Comme seul souvenir de la religion chrétienne, les habitants avaient conservé le corporal sur lequel le dernier prêtre avait consacré le Corps du Seigneur à la dernière messe et en faisaient une ostension annuelle. Le Protestantisme fut introduit dans les autres diocèses de la province par diverses voies au cours du XVIème siècle. Le rit de Nidaros avait cessé d’être.

* LA MESSE DANS LE RIT DE NIDAROS

1. Prières préparatoires :
– Oraison pour obtenir le don des larmes
– Veni Creator
– Plusieurs psaumes
– Ave Maria
– Kyrie eleison
– Pater
– Versets & oraisons
– Prières pour chaque vêtement sacerdotal (assez différentes du romain actuel)

2. Prières en allant à l’autel :
– Judica me
– Kyrie eleison
– Pater
– Introibo ad altare Dei
– Oraison Educ me, Domine, in via tua
– Verset Confitemini Domino (cf. rit Dominicain)
– Confiteor (plusieurs formules, toutes différentes du Romain)
– Misereatur (texte différent)
– Indulgentiam et remissionem omnium peccatorum nostrorum…
– Versets pour l’encensement de l’autel
– Aufer a nobis
– Versets Adjutorium nostrum & Sit nomen Domini
– Benedicite Deus
– In nomine Patris, …

3. Messe des catéchumènes
– Introït
– Kyrie
– Gloria (avec des tropes pour la Sainte Vierge, le dimanche et le Saint-Esprit)
– Epitre
– Graduel (chanté par 4 ou 2 chantres dit Gradalarii)
– Alleluia (chanté par 6 ou 4 chantres Gradalarii)
– Proses fréquentes mais qui devaient présenter un caractère facultatif, car elles sont toujours dans un supplément en fin de missel
– Dominus sit in corde tuo et réponse du diacre : Da mihi, Domine, sermonem rectum & benesonantes in os meum…
– Evangile
– Per istos sermones sancti evangelii pacis…
– Pour le baiser du livre des évangiles par le chœur : Pax Christi, quam nobis per evangelium suum…
– sermon

4. Messe des fidèles – offertoire
– Credo
(les oblats sont préparés au préalable entre l’épître & l’évangile)
– Offertoire
– Sanctifica, quæsumus, Domine, hanc oblationem…
– Suscipe sancta Trinitas (différent du Romain)
– Acceptum sit omnipotenti Deo sacrificium nostrum…
– Veni sanctificator (presque identique au Romain)
– Bénédiction de l’encens (différente du Romain) puis encensement
– Lavabo
– In spiritu humilitatis
– Orate pro me fratres et sorores… (sans réponse)

5. Messe des fidèles – canon
– Deux préfaces pour les Apôtres
– Canon quasiment identique au canon romain, idem pour la suite jusqu’à la formule de commixition légèrement différente.
– Baiser de paix très développé : Pax Christi et Sancte matris ecclesiæ abundet semper in cordibus vestris, per Spiritum Sanctum qui datus est nobis. Puis : V/. Pax tecum. R/. Et cum spiritu tuo. Puis : Habete vinculum pacis et caritatis ut apti sitis misteriis sacrosanctis…

6. Messe des fidèles – communion
– Domine sancte Pater omnipotens… (cf. Rit de Sarum)
– Domine Jesu Christi Fili Dei vivi…
– Communion du prêtre assez identique au Romain
– Prières de l’ablution identiques mais dans l’ordre inverse du Romain
– Lavement des mains avec Nunc dimittis
– Communion
– La Postcommunion s’appelle Complenda
– Ite missa est
– Benediction : Benedicat vos divina majestas, Pa + ter, et Fi + lius, et Spiritus + Sanctus. Amen.
– Dernier évangile & trois collectes :
– Deus qui humanæ substantiæ…
– Protector noster in te sperantium…
– Ecclesiam tuam, quæsumus Domine…

7. Action de grâce après la messe
– Hymne des 3 enfants
– Psaume 150
– Nunc Dimittis
– Ave Maria
– Kyrie eleison
– Pater
– Versets & deux collectes
– Dominus vobiscum
– Benedicamus Domino R/. Deo gratias
– Gratias ago immense majestatis

* QUELQUES MOTS SUR L’ANNEE LITURGIQUE

– On compte les dimanches en parlant de dimanches après l’octave de l’Epiphanie et de dimanches après la Trinité (comme en Angleterre)
– Les vêpres du jeudi saint sont chantées après la messe (idem le Vendredi Saint après les Présanctifiés)
– La vigile pascale comporte 4 leçons et non 12 (structure du sacramentaire grégorien) mais curieusement avec un seul trait (Attende cœlum), pas de litanies, Sicut cervus après la bénédiction des fonts
– La vigile de la Pentecôte est assez semblable à celle de Pâques, mais l’unique trait après les 4 prophéties est Sicut cervus
– La préface de la Trinité est prescrite pour la fête de la Transfiguration le 6 août
– Le sanctoral comporte, outre bien sûr les saints norvégiens, un grand nombre de saints anglais (et pas mal de saints normands aussi).

* QUELQUES MOTS SUR LES CHANTRES ET LE CHANT

Après le XIIIème siècle, les chantres du chapitre de Nidaros furent nommés prélats, on pense qu’ils portaient une mitre en toile en certaines occasions. Cela était du reste assez fréquent dans toute la Scandinavie. Pour la messe et l’office, il y avait deux, quatre ou six chantres, qui chantaient au lutrin placé au milieu du chœur. Pour les fêtes de troisième classe, ils étaient remplacés par deux enfants d’aube.

On trouve des traces de polyphonies primitives (organum à deux voix à la quinte ou à l’octave) dès le XIème siècle, et des compositions à 3 voix dans le siècle suivant. Une hymne à deux voix à saint Magnus, qui a dû être composée au XIIIème siècle aux Orcades, est une merveille remarquable de composition.

En 1434, le roi Eric instaura la laus perennis à la cathédrale de Nidaros : dans l’intervalle entre chaque office et messe, on devait chanter des psaumes, afin d’offrir à Dieu une louange ininterrompue. Il ne semble pas cependant que cette institution ait duré longtemps.

Curieusement, l’orgue paraît d’usage très ancien à Nidaros. On en parle incidemment en 1327-1329 lorsque Arngrim Brandsson, prêtre islandais, ramena de Nidaros le premier orgue d’Islande.

* ET FINISSONS PAR QUELQUES DROLERIES

En 1205, l’Archevêque de Nidaros fit une étrange requête au pape Innocent III : il lui demandait s’il pouvait remplacer l’eau par de la bière pour administrer le baptême ! Le pape refusa bien sûr catégoriquement. L’archevêque ne semble pas avoir accepté la réponse, puisqu’il réitère sa question à Grégoire IX, lequel réédita le refus de son prédécesseur dans une lettre à l’archevêque Sigurd en 1241.

Si l’eau ne devait certes pas manquer en Norvège, le vin en revanche fut sans doute plus difficile à trouver (et ce fut pire, comme on peut l’imaginer, au Groenland ou en Islande). En 1203, Jean, evêque de Gardar, explique à Paul, évêque de Skalholt comment faire du vin avec des sortes de baies appelées kraekiberjum. Cette curieuse décoction fut interdite par le pape Grégoire IX en 1237.

L’archevêque de Nidaros demanda au même Grégoire IX, décidément bien sollicité, si l’on pouvait communier le peuple avec de la bière, ce qui fut bien évidemment refusé. Le manque de vin demeura un problème : le concile provincial de Bergen de 1320 prescrivit par soucis d’économie de mettre plus d’eau que de vin dans le calice à l’offertoire. Le versement de l’eau dans le calice incombait du reste au célébrant et non à l’acolyte.

SOURCE PRINCIPALE : Archdale A. King, Liturgies of the Past. Londres, Longmans, Green and C° Ltd, 1959.