Un antique usage : la velatio nuptialis ou le mariage au poêle

Le mariage de Monsieur le duc de Bourbon et Mlle de Nantes dans la chapelle royale de Versailles le 24 juillet 1685Mariage de Monsieur le duc de Bourbon et de Mademoiselle de Nantes dans la chapelle royale de Versailles le 24 juillet 1685. Remarquez le poêle que tiennent deux ecclésiastiques au dessus des époux pendant la bénédiction nuptiale donnée par un évêque.

L’usage du poêle en France

Jusqu’en 1999 environ, notre paroisse de Saint-Eugène à Paris était l’une des rares en France à tenir encore un usage qui remontait aux tous premiers siècles de l’Eglise. Aux messes pour l’époux et l’épouse[1], deux grands clercs ou deux témoins tenait un grand voile blanc[2] au dessus des époux agenouillés, durant la bénédiction nuptiale donnée par le prêtre entre le Pater et le baiser de paix.

En France, on donne traditionnellement le nom de « poêle » à ce voile tendu au dessus des époux au moment de la bénédiction nuptiale. Ce mot (qui n’a ici bien sûr rien à voir avec les futures tâches domestiques des époux :-) ) provient tout simplement du mot latin pallium, lequel désigne un pièce de tissu rectangulaire[3].

Ce même mot de poêle était du reste aussi employé pour désigner dans notre pays le dais de procession de la Fête-Dieu tout comme le drap mortuaire, ainsi que les dais servant aux réceptions solennelles d’un évêque ou d’un prince de grande puissance. Il en subsiste quelque chose dans l’expression populaire : « Tenir les cordons du poêle », signifiant qu’untel bénéficie d’une position honorifique. Jean-Jacques Dortous de Mairan, dans son éloge du cardinal de Fleury, indique ainsi que c’est en vertu de sa qualité d’aumônier du roi que celui-ci eut le privilège de tenir le poêle au mariage du duc d’Orléans en 1692.

Loin d’être un simple usage folklorique propre à certaines régions de France, le poêle de la bénédiction nuptiale remonte de fait aux premiers siècles, où il constituait un élément fondamental du mariage chrétien. Exigé par les Pères de l’Eglise, l’origine de ce rite permet de comprendre l’organisation du mariage des premiers chrétiens en Occident.

La velatio nuptialis à l’époque des Pères de l’Eglise :
une confirmation à l’église & par l’Eglise du sacrement du mariage

Depuis l’époque des catacombes jusqu’au haut Moyen-Age, l’essentiel des rites du sacrement de mariage chrétien était célébré en privés & se déroulait à la maison : l’échange des consentements y était dès l’origine l’élément fondamental, consentement manifesté par un échange de cadeaux symboliques (dont l’anneau en particulier, mais également la pièce de monnaie).

Progressivement, ces rites domestiques eurent tendance à s’accomplir à l’église (et dans un premier temps devant l’église, au sens propre physique) et il en reste quelque chose dans la disposition du mariage dans le rit traditionnel (encore suivi dans les livres de 1962) : le sacrement est célébré avant la messe, laquelle est dite ensuite pour l’époux & l’épouse (déjà mariés). Mais à l’origine, c’est bien chez eux que les époux se donnaient le sacrement de mariage par l’échange de leurs consentement.

Cependant, il s’agissait ensuite pour les époux de ratifier – en quelque sorte – ce sacrement qu’ils s’étaient donnés, en recevant à l’église une bénédiction solennelle au cours d’une messe spéciale célébrée à leur intention. Cette confirmation solennelle & publique du sacrement donné en privé apparait bien établie au moins depuis le IVème siècle[4] et s’effectue par une cérémonie effectuée devant le prêtre à l’église : la velatio nuptialis : la vélation[5] nuptiale.

Au cours d’une messe célébrée pour l’époux et l’épouse (messe pourvue d’oraisons et de textes propres dès le IVème siècle), on couvre ceux-ci d’un voile tandis que le prêtre prononce sur eux une bénédiction spéciale, la bénédiction nuptiale. Cette bénédiction intervient entre la fin du canon & la communion[6]. L’emplacement de cette bénédiction n’est pas dû au hasard ; elle précédait de fait l’antique bénédiction qui était faite par le pontife à tous les fidèles avant la communion[7].

Contrairement à ce que certains liturgistes du XXème siècle ont pu penser, il ne s’agit pas – dans cette vélation -, du voile que l’épouse prendrait le jour de son mariage (toute femme chrétienne en porte alors un, qu’elle soit mariée ou vierge), mais bien d’un grand voile qu’on tend au dessus des deux époux, ainsi que l’indique bien précisément l’incipit de cette bénédiction dans le sacramentaire grégorien : Oratio ad sponsas velandas.

Saint Ambroise, le fameux évêque de Milan au IVème siècle, parle en termes clairs de cette ratification publique à l’église (& devant l’Eglise) du sacrement que se sont donnés les époux en privé : « Il convient que le mariage sont sanctifié par l’imposition du voile & la bénédiction du prêtre »[8].

Le Pape Sirice, en 380, dans une lettre à l’archevêque Himère de Tarragone, évoque la question de la bénédiction nuptiale donnée sous le voile :

De conjugali velatione requisisti, si desponsatam alii puellam alter in matrimonium possit accipere.

La question qui inquiète Himère et auquel le Pape Sirice répond par la suite est assez obscure : il s’agirait de savoir si l’on peut donner une seconde bénédiction nuptiale sous le voile, ce que le Pape refuse. Mais il est typique de voir que la vélation des époux est synonyme de mariage dans les questions canoniques autour de ce sacrement dès cette époque.

Le même Pape Sirice s’adressant en 390 à plusieurs évêques, parle encore incidemment de la velatio nuptialis :

Nos sane nuptiarum vota non aspernantes accepimus, quibus velamine intersumus. (Ep. 7, PL 13, 117).

On trouve d’autres passages chez les Pères de l’Eglise latine des IVème-VIème siècles qui vont aussi en ce sens : la vélation des époux est alors en Occident le seul aspect public de la cérémonie du mariage chrétien[9].

La bonne attestation de ce rite au IVème siècle peut laisser entendre que la cérémonie puisse être antérieure à la paix constantinienne. Un texte de Tertullien (c. 150 † vers 220) pourrait ainsi indiquer que la bénédiction nuptiale était pratiquée en Afrique chrétienne au IIIème siècle au sein du sacrifice de la messe :
« Cette union que l’Eglise ratifie, que le sacrifice confirme, que la bénédiction consacre, et que les anges célèbrent, et qui réjouit le Père » (Ad Uxorem II, 8,6). En tout cas, cette citation laisse entendre que le mariage célébré en privé par les époux est confirmé par la célébration subséquente du saint sacrifice de la messe.

Saint Paulin de Nole compose vers 403 un très beau poème sur le mariage, un épithalame écrit à l’occasion des noces du lecteur Julien (futur évêque d’Eclanum), fils de l’évêque de Bénévent, avec la fille de l’évêque de Capoue. Paulin décrit l’évêque de Bénévent conduisant les époux à l’autel, où l’évêque de Capoue donne sa bénédiction nuptiale aux époux, qui sont recouverts tous les deux du même voile :

Ille jugans capita amborum sub pace jugali,
Velat eos dextra, quos prece sanctificat ». (Poème XXV, v. 226-227)

On trouve dans les plus anciens livres liturgiques romains non seulement le texte de cette velatio nuptialis/bénédiction nuptiale, mais également les autres textes de la messe célébrée pour l’époux & l’épouse. Les sacramentaires léonien & gélésien contiennent même une préface spéciale pour la messe & un Hanc igitur. Le sacramentaire léonien, plus ancien témoin de la liturgie latine, titre cette messe ainsi : « Incipit velatio nuptialis ». On sait par le sacramentaire gélasien qu’on célébrait alors à nouveau la messe pour l’époux et l’époux trente jours après & au jour anniversaire.

Le texte de la bénédiction nuptiale du léonien est repris dans le gélasien. Il est à noter que le texte n’appelle les benédictions de Dieu que sur l’épouse quand bien même il est évident que les deux époux sont sous le même voile. Voici ce que note à ce propos le Bienheureux cardinal Schuster, archevêque de Milan :

« Ici une observation est opportune. Les différentes formules de la bénédiction nuptiale chez les Latins se réfèrent de préférence à la femme plutôt qu’au couple en commun. Selon le Sacramentaire léonien, c’est pour elle qu’est offert le divin Sacrifice : hanc igitur oblationem famulae tuae N. quam tibi offerimus pro famula tua N. ; comme aussi la velatio conjugalis avec la bénédiction qui s’y rapporte avant la fraction de l’Hostie, la regarde exclusivement : Sit amabilis ut Rachel viro ; sapiens ut Rebecca ; longaeva et fidelis ut Sara, etc.

Pour qui tient compte de la mentalité des anciens relative à la condition inférieure de la femme, la sagesse de l’Église paraîtra admirable ; elle assume dans ses formules liturgiques la tutelle de la partie faible, la relevant de cette condition dégradante où le paganisme l’avait réduite, l’ennoblissant à ce point que, par la chevalerie chrétienne, elle est devenue presque le symbole d’un culte. » (Liber Sacramentorum)

Il est hautement significatif de constater que cette bénédiction se donne dans les sacramentaires léonin & gélasien sous la forme d’une préface consécratoire chantée, comme celle du canon de la messe. Le rit romain avait l’usage de signifier une solennelle consécration par le chant d’une préface. Celle-ci est conservée bien sûr à la messe, aux ordinations sacerdotales, à la consécration du saint chrème le Jeudi saint, à la bénédiction de l’eau le Samedi saint. On la pratiquait aussi à la bénédiction solennelle de l’eau dans la nuit de l’Epiphanie, à celle de la vigile de la Pentecôte & à celle des rameaux.

Le sacramentaire de saint Grégoire modifia la structure de la bénédiction nuptiale du gélasien, en supprimant sa forme de préface, mais en conservant substantiellement les idées de l’ancien texte. C’est cet usage qui est passé au missel de saint Pie V. Pourtant, même après la publication de celui-ci, Rome utilisa encore l’antique forme de préface, et celle-ci subsista dans de nombreux diocèses, en particulier en France jusqu’à la fin du XIXème siècle.

Voici par exemple le début de la bénédiction nuptiale chantée en forme de préface consécratoire dans le Sacerdotale Romanum de 1580, pages 32 v° à 34 v°. Cet ouvrage servit de rituel officiel à Rome et à Venise avant l’entrée en vigueur du Rituale Romanum de Paul V en 1614 :

Bénédiction nuptiale chantée en préface consécratoire, Sacerdotale Romanum de 1580

En dehors de l’Italie, on retrouve la même cérémonie dans les livres de la liturgie hispano-wizigothique (ou rit mozarabe) et saint Isidore de Séville y fait référence. Même si les formules diffèrent des textes romains, la velatio nuptialis accompagne la bénédiction nuptiale. Voici la rubrique du Liber Ordinum édité par dom Férotin :

Quum venerit hii qui conjungendi sunt, explicita secundum morem missa, antequam absolvat diaconus, accedunt ad sacerdotem juxta concellos ; et venientes parentes puelle, aut aliquis ex propinquis si parentes non habuerit, tradit puelam sacerdoti. Ille vero velans eos de palleo aut sippa, ac posito desuper jugali facto de coccino et albo, dicit hanc prefationem cum duabus sequentibus orationibus.[10]

Notons ici que le voile évoqué par les textes romains prend en Espagne le nom de pallium[11], repris en France où le mot s’est déformé en poêle.

Il est possible que l’ancien rit des Gaules ait connu un usage analogue. Un canon des Statuta Ecclesiæ antiqua, texte gaulois du Vème siècle, laisse bien entendre que les époux sont présentés au prêtre par leurs parents & témoins afin qu’ils reçoivent une bénédiction :

Sponsus & sponsa cum benedicendi sunt a sacerdote, a parentibus vel paranymphis offerantur.
Que l’époux & l’épouse, lorsqu’ils doivent être bénis par le prêtre, soient présentés par leurs parents ou par leurs paranymphes.

Or l’un des rôles essentiels des paranymphes (témoins) sera justement de déployer le pallium au dessus des époux.

D’où les chrétiens tirent-ils le rite de la velatio nuptialis ?

Il est difficile de discerner l’origine de la velatio nuptialis. Pour certains, le voile déployé sur les époux seraient un dérivé des pratiques grecques & romaines (pourtant, le mariage romain semble n’avoir fait cas que du voile rouge de l’épouse, le flammeum, lequel n’est rarement évoqué par les Pères de l’Eglise, et jamais par la liturgie antique). Pourtant, la piste gréco-romaine n’est pas à exclure car, on retrouve l’idée du voile dans l’étymologie des termes employés tant en latin qu’en grec pour parler du mariage : nubere (= se voiler, se couvrir), nuptiæ connubium, numphios.

Les Juifs de nos jours possèdent un rit assez analogue (la huppah), mais il serait bien difficile de trouver une trace biblique de cette pratique. Il ne serait pas impossible que le rituel chrétien ait pour le coup influencé le rituel juif en la matière, car le premier auteur juif à en parler, Rabbi Isaac ben Abba Mari, au XIIème siècle, désapprouve catégoriquement la coutume qui s’introduit de tendre un linge au dessus des époux lors de la bénédiction nuptiale.

Il est significatif de voir que la liturgie occidentale connait aussi dès le IVème siècle une autre velatio, la velatio virginum, par laquelle les vierges se consacrent solennellement à Dieu. Il ne s’agit pas là non plus de la remise du voile à la nonne, mais bien du grand drap que l’on étend sur la religieuse qui se consacre, étant prosternée par terre. Laquelle des deux vélations a influé l’autre ? Difficile de trancher, mais les rites de la profession religieuse des vierges semblent s’être postérieurement calqués sur ceux du mariage afin de signifier l’union mystique avec le Christ.[12]

Quel est la signification du poêle ou pallium de la bénédiction nuptiale ?

Le pallium blanc que l’on déploie sur les époux pendant qu’ils reçoivent la bénédiction nuptiale symbolise la nuée lumineuse, c’est-à-dire la manifestation de la protection glorieuse de Dieu :

  • la nuée lumineuse qui accompagnait la pérégrination du peuple élu au désert, (Exode XIII, 20-22)
  • la puissance du Saint-Esprit qui enveloppa la Vierge Marie de son ombre, (Luc I, 35)
  • la nuée lumineuse qui se manifesta lors de la Transfiguration du Christ sur la montagne du Thabor. (Luc IX, 28-36 ; 2 Pierre I, 17-18)

En latin, nuages (nubes), marier et voiler (nubere) ont la même étymologie.

Le pallium blanc signifie donc la bénédiction céleste qui descend sur les époux, et par là la ratification divine de leur choix mutuel.

La vélation simultanée des deux époux exprime aussi le fait qu’ils ne forment désormais qu’un seul corps & une seule chair ; c’est du reste le texte de l’épître qui est lue à la messe pour l’époux & l’épouse dans le Missel de saint Pie V :

C’est pourquoi l’homme abandonnera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et de deux qu’ils étaient ils deviendront une même chair. (Ephésiens V, 31, citant Genèse II, 24)

En vieux français, le terme de poêle, comme on l’a vu, est synonyme de dais pour honorer aussi bien le Corps du Christ le jour de la Fête-Dieu qu’un roi ou un évêque : le poêle est donc aussi une marque d’honneur faite aux époux au moment de la bénédiction nuptiale.

Enfin rapportons ce symbolisme signalé au XVIIIème siècle par le R.P. Charles-Louis Richard, op :
« On étend le voile ou le poêle, pallium, sur la tête des deux mariés, pour leur apprendre que la pudeur doit être la règle de leur conduite dans l’état saint qu’ils choisissent en se mariant. »[13]

La velatio nuptialis après l’époque des Pères de l’Eglise

Le 13 novembre 866, le pape Nicolas Ier répond aux nombreuses interrogations des Bulgares nouvellement convertis quant aux menues questions de la vie chrétienne par une lettre restée fameuse. L’un des passages concerne la description des cérémonies du mariage :

« Touchant les mariages, l’usage de l’Eglise romaine est qu’après les fiançailles & le règlement des conventions, les parties fassent leur offrande par les mains du prêtre, puis reçoivent la bénédiction nuptiale & le voile, qui ne se donnent point aux secondes noces[14]. Au sortir du lieu saint, elles portent sur la tête des couronnes que l’on garde dans l’église[15] ; mais il n’y a d’essentiel dans ces cérémonies que le consentement donné selon les lois. »

Au Moyen-Age, la velatio nuptialis est constamment pratiquée dans toute l’Europe chrétienne, partout où le rit romain s’est diffusée. Elle est attestée aussi bien en France, en Espagne, en Italie qu’en Angleterre. Dans ce pays, le pallium s’y appelle pall. En 1321, les chroniques notaient que le roi Edouard II acheta un pallium somptueux pour être déployé sur la tête de Richard et d’Isabelle lors de leur bénédiction nuptiale. Le rit de Sarum connait son usage.

Au XIIème siècle, le célèbre canoniste Gratien se fondant sur l’autorité du Pape Sirice, rappelle que la bénédiction nuptiale sous le voile interdit par le fait même de souscrire un autre engagement matrimonial à la jeune fille qui :

In propria domo ducta est & cum sponso velata est et benedicta.

Gratien rappelle que le mariage est ratifié sous le voile :

Similiter de hujusmodi desponsata intelligitur quæ videlicet cum sponso est velata & benedicta.

Voici comment est illustrée la vélation nuptiale dans un manuscrit du XIVème siècle du Décret de Gratien :

Décret de Gratien - France, XIVème siècle - Bibliothèque apostolique vaticane, ms lat 1370, fol 247v°

La bénédiction nuptiale/velatio nuptialis était donnée après le Pater & avant le baiser de paix (le célébrant donnait la paix à l’époux qui la transmettait à l’épouse). C’est toujours sa position dans le Missel de saint Pie V, même si la rubrique indiquant le déploiement du voile pendant la bénédiction nuptiale n’a jamais été écrite. Cette rubrique ne figure jamais dans les différents missels imprimés avant saint Pie V, mais elle était souvent marquée en revanche dans les différents rituels publiés.

Voici par exemple la rubrique du Manuale sacerdotum parisien de 1497 :

Ruprique précisant l'usage du pallium à la bénédiction nuptiale - Manuale sacerdotum parisiensis de 1497

Antequam dicatur Pax Domini, sponsus & sponsa prostrati ante altare pallio cooperiantur. Sed sacerdos vero verba facie manuus super eos extensa dicat legendo hanc orationem sequentem sine Dominus vobiscum ».

Dans le même ouvrage, une autre rubrique précise qu’on retire le pallium lorsque la bénédiction nuptiale est terminée et que le prêtre continue le cours habituel de la messe par le baiser de paix :

Ruprique indiquant le retrait du pallium à la fin de la bénédiction nuptiale - Manuale sacerdotum parisiensis de 1497

Tunc amoto pallio et illis se erigentibus vertens se sacerdos ad altare dicat : Pax Domini sit semper vobiscum.

Le rituel romain de Paul V de 1614, qui se présente comme un texte minimaliste & non obligatoire, afin de ne pas faire de redite avec le missel, se contente de renvoyer pour la bénédiction nuptiale au texte de la messe votive pour l’époux & l’époux du Missale Romanum. De ce fait, et peut-être de façon fortuite, la rubrique sur le déploiement du voile sur les époux cessa complètement d’être marquée dans les livres romains, et on oublia peu à peu ce qui constituait dans l’Antiquité le geste le plus solennel du mariage à l’église.

L’usage du poêle subsista néanmoins longtemps en France, car la grande majorité des livres diocésains continuèrent de le marquer jusqu’à la fin du XIXème siècle. En voici quelques représentations au XVIIIème & au XIXème siècle (outre celle du XVIIème siècle citée en tête de cet article) :

Mariage sous le poêle au XVIIIème siècle

Mariage sous le poêle au XIXème siècle-01

Mariage sous le poêle au XIXème siècle-02

Jour de Noce - Quadrille d'Edouard Detraux - 13 août 1866

Jour de Noce - Quadrille d'Edouard Detraux - 13 août 1866 - détail

Les livres parisiens continuent de préciser l’usage du pallium blanc qui recouvre les époux. Voici par exemple les rubriques du Rituale Parisiense de 1791, page 139 :

Rituale Parisiense de 1791 - rubrique précisant la bénédiction nuptiale, avec un voile blanc couvrant les époux

Et la rubrique précisant le retrait du voile après la bénédiction, page 141 :

Rituale Parisiense de 1791 - rubrique marquant la fin de la vélation

L’usage du poêle en France s’était maintenu encore dans quelques régions au XXème siècle, principalement en Normandie et dans l’Est. Le rite se pratique encore assez communément dans plusieurs régions d’Italie, même de nos jours :

Vélation nuptiale en Italie

Vélation nuptiale en Italie

Vélation nuptiale en Italie

Mais c’est surtout en Espagne et dans les anciennes colonies espagnoles que le rite se conserve encore de nos jours. Il serait passé du rit hispano-mozarabe au rit romain au cours des âges et constitue un des éléments de ce qu’on appelle le rituel du mariage tolédan. Consultée par l’archevêque de Mexico en 1886 sur l’usage du voile de mariage, la Sacré Congrégation des Rites autorisa le maintien de ce rite traditionnel (n. 3656). Il est à noter que contrairement à l’usage observé en France, en Angleterre (tel que décrit dans les livres de Sarum) et en Italie, le voile n’est pas tenu au dessus des mariés mais posé sur la tête de l’épouse et les épaules de l’époux.

Le Sacerdotale Romanum de 1580 mentionne (page 32) la vélation nuptiale des époux au moment de la bénédiction nuptiale, tout en indiquant qu’on la fait si c’est l’usage. La rubrique précise qu’on voile alors les épaules de l’époux et la tête de l’épouse. Ce détail – curieux dans un livre romain – décrit exactement ce que fait l’usage tolédan, dans lequel on emploie soit un voile blanc mais aussi parfois un voile huméral[16]. En voici quelques photos :

Vélation nuptiale à San Sébastien en Espagne en 1940-01

Vélation nuptiale à San Sébastien en Espagne en 1940-02

Vélation nuptiale à San Sébastien en Espagne en 1949-03

Vélation nuptiale en Espagne-04

Vélation nuptiale en Espagne en 1954-06

Vélation nuptiale en Espagne-05

Outre l’Espagne, le rite du voile est présent en Amérique et aussi aux Philippines. Un article très intéressant du New Liturgical Movement décrit sa pratique dans la forme traditionnelle.

En conclusion

Custódi nos, Dómine, ut pupíllam óculi.
Sub umbra alárum tuárum prótege nos.

Le beau symbolisme comme les racines antiques du voile des époux font souhaiter que cet usage vénérable ne s’éteigne pas complètement en France. Souhaitons qu’on y revoit bientôt de nombreux mariages au poêle !

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Merci à MM. Gregory DiPippo & Nicola De Grandi pour leur aide apportée à la rédaction de cet article, ainsi qu’à M. Kevin Nguyen pour ses ressources iconographiques.

L’iconographie du poêle de mariage est relativement restreinte sur Internet. Merci aux lecteurs de me signaler d’autres ressources iconographiques.

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Notes :    (↵ reviens au texte)
  1. Le terme de messe de mariage est fautif puisqu’en liturgie romaine traditionnelle il s’agit d’une messe votive pour l’époux & l’épouse, qui sont déjà mariés avant la dite messe, comme en témoigne le texte de la collecte. Nous reviendrons un peu plus bas dans l’article sur ce point, qui permet précisément de comprendre le pourquoi de la velatio nuptialis
  2. En pratique, on utilisait une nappe d’autel ou de communion.
  3. Pièce de tissu dont on peut se draper. Vêtement des philosophes et des sages, Tertullien (c. 150 † 220) revendiqua le port du pallium comme distinction du chrétien. Le mot désigne aussi au Moyen-Age un étendard rectangulaire.
  4. Mais rien n’empêche de penser que ladite cérémonie puisse remonter plus haut comme on le verra par la suite, la théologie chrétienne du mariage étant bien en place dès le IIIème siècle, et avant.
  5. Le terme de vélation, quoique vieilli, existait en français. Nous le choisissons dans le corps de cet article, plutôt que voilement ou voilage.
  6. Plus précisément après le Pater lorsqu’au VIème siècle saint Grégoire le Grand déplaça celui-ci immédiatement à la fin du canon, à l’exemple du rit byzantin.
  7. Bénédiction qui existe dans tous les autres rits orientaux & occidentaux à cet endroit mais qui a disparu des livres romains au cours du Moyen-Age ; la bénédiction donnée par le prêtre à la fin de la messe est un pâle succédané plus récent.
  8. Epître XIX à Vigile, évêque de Trente, 7 – cf. PL 16, 1026)
  9. Et partant, les questions canoniques tournant autour du mariage sont liées à la velatio nuptialis.
  10. Marius Férotin, osb. Le Liber Ordinum. París 1904.
  11. ou sippa, nom inconnu par ailleurs selon Du Cange.
  12. « Déjà saint Paul avait comparé l’état virginal à un mariage spirituel que l’âme contracte avec Jésus-Christ ; et Tertullien, partant de ce concept, avait voulu que les vierges chrétiennes se voilassent la tête à la manière des épouses. Sous l’influence de la liturgie gallicane, ces idées se développèrent d’une façon de plus en plus mystique, si bien qu’au rite primitif de la consecratio Virginis décrit dans les sacramentaires romains, — rite qui comportait une simple prière eucharistique avec la velatio capitis, — se substitua une curieuse combinaison de cérémonies, empruntées à la liturgie nuptiale. On y trouve les matrones, paranymphae, le consentement à la profession virginale, la subarrhatio avec l’anneau, la velatio et la coronatio ; il en résulte un ensemble certainement magnifique, mais peut-être trop débordant de sentiment. On y parle de noces, de bracelets d’or, de vignes parfumées et en fleur, d’anneau précieux, de lait et de miel recueillis de la bouche de l’Époux, de son sang qui empourpre les joues de l’épouse, et même de lit nuptial éthéré, ipsi sum iuncta in cœlis, quem in terris posita tota devotionis dilexi, sans penser au contraire qu’on est sur la terre, et qu’on ne doit que trop garder le trésor de la virginité en de fragiles vases d’argile. » Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum.

    Ce texte du cardinal Schuster est admirable. Pourtant, contrairement à ce qu’indique l’auteur, le voile de la velatio virginum n’est pas une velatio capitis dans les livres liturgiques antiques. On est enclin à penser que dès l’origine, on y employait un grand pallium comme au mariage.

  13. Analyse des conciles généraux & particuliers, Paris 1773, IInde partie, tome IV, p. 300.
  14. La bénédiction nuptiale sous le voile n’est plus donnée lors d’un remariage. Déjà le concile de Laodicée avait imposé une pénitence lors de secondes noces après veuvage. Saint Augustin lui même parlait de « noces moins honorables », et saint Thomas d’Aquin disait qu’il y avait dans un second mariage comme « un défaut de sacrement », car même s’il jouit de sa signification parfaite, son symbolisme néanmoins est diminué.
  15. Rare témoignage sur l’emploi du couronnement des époux en Occident. Les Grecs & les Romains déjà couronnaient les époux de couronnes de fleurs ou de lauriers ou d’autres branchages. La couronne de fleur que portaient encore il y a peu les mariées françaises en était le souvenir. Le couronnement de l’époux & de l’épouse est toujours un rit essentiel du mariage en Orient, où il remplit finalement le même rôle que la velatio sponsalis occidentale : une ratification solennelle devant la communauté de l’engagement des époux.
  16. Comme le rituel de Tolède impliquait que le voile reste de l’offertoire au Pater sur les époux, l’usage dû se prendre par commodité de le poser simplement sur leurs épaules.
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3 réponses à Un antique usage : la velatio nuptialis ou le mariage au poêle

  1. Pascal DETAVERNIER dit :

    … et que s’est-il passé pour que l’usage qui perdura jusqu’en 1999 à St Eugène soit donc abandonné?

  2. Changement de curé, tout simplement… :-)

  3. bonjour
    l’expression « tenir des cordons du poêle » vient des corbillards
    http://attelage.org/f_article_read.php?aid=13047

    Dans le Nord de la France, le voile tendu est toujours présent dans la « cérémonie » du Vivat
    http://archivesdufolk59-62.blogspot.fr/2012/12/vivat-flamand-origines.html

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